Charles, Etienne et Georges, par ordre alphabétique. Etienne, Péguy, Bernanos, par ordre chronologique.

En cette Saint-Etienne 2011 dont l’aurore se lève avec une douceur forte au-delà de toute espérance, écoutons Georges Bernanos, qui se réfugia d’abord aux Baléares non loin de l’olivier figurant en illustration, murmurer depuis son exil familial au Brésil pendant la deuxième guerre mondiale, et comme si le crissement de sa plume pouvait traverser les océans du ciel et de la terre pour soutenir, au rythme lancinant d’un orgue de Barbarie, la résistance fondamentale  :  Le vieux bonhomme a changé de trottoir, le vieux bonhomme en a fini avec les concierges et les flics. Je n’attends plus qu’un visage ami m’apparaisse derrière les vitres, je ne suis plus tenté de loucher vers les premiers étages opulents ou la mansarde à géraniums. Ma musique vous arrive du bout du monde, ainsi que le témoignage non pas de mon art, mais de ma constance. Lorsque vous ne l’entendrez plus, ce ne sera pas ma faute. J’aurai fini bravement ma carrière de chanteur des rues dans un pays sans rues ni routes – à moins que vous ne croyiez l’entendre toujours. Car ce n’est pas ma chanson qui est immortelle, c’est ce que je chante. (Extrait des Enfants humiliés, II.)

Quel étrange bonhomme qui se rit des distances et du déracinement, de la mort et du temps ! Il faut dire qu’il semble incarner l’idéal de Charles Péguy, des grands aventuriers du monde moderne : des pères de famille (dans Victor Marie, comte Hugo). Car il se maria lors d’une permission de la Grande Guerre, abandonna les assurances pour une inspiration fertile en romans comme en essais engagés, et se fit des amis, avec son épouse et leurs six enfants, sur trois continents entre saintes colères et rires salutaires…

Sa voix s’est enflée d’une cause consistante, aussi porteuse que mystérieuse, pour s’adresser encore à nous : Vous êtes sacré, comme l’enfant, ne vous fichez pas de ce que je dis. La parole du Christ vous enveloppe à votre insu, parce que vous êtes dedans, vous vivez dedans avec votre misère, misérables, et qui se soucie de l’air qu’il respire avant qu’il ne manque à ses poumons ? (Extrait de Nous autres Français, V.)

Nul soupçon de chauvinisme ni de patriotisme chez cet écrivain, mais la conviction d’une humble victoire invisible et toujours en cours : l’Evangile est tellement plus jeune que vous ! (Extrait des Grands Cimetières sous la lune, II.)

Ainsi parla d’abord, dès l’aube de notre ère, le jeune Etienne, le premier martyr chrétien après les saints Innocents de Bethléem, dans la Jérusalem où venait de mourir le Christ, où il allait être aussi mis à mort par les autorités de la même Jérusalem après avoir exprimé sa foi et béni le Dieu qui devait l’accueillir au-delà de la mort : Ah ! je vois les cieux ouverts et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu. (Actes des apôtres, 7.)

Sur tous les continents, sur la terre même où sont nés le Christ et le christianisme, leurs fidèles sont encore persécutés, la terre pleure et le ciel tremble. Nous savons néanmoins que les religions se rejoignent en une cime plus vive que Babel, sans gratter le ciel, mais en réparant par l’amour la vie terrestre, en préparant à l’éclosion de l’au-delà les impatiences d’ici-bas, en s’unissant sur la radieuse pointe mystique.

C’est bien dans cette certitude que se terminent la vie et l’oeuvre suprême de Bernanos, les Dialogues des carmélites sauvés de la perte comme de l’oubli, des aventures comme des ruptures, de l’absence comme du silence, par l’amitié, par la musique et par la création : dès lors, le Veni Creator choisi par G. Bernanos laisse place au Salve Regina composé par F. Poulenc pour Blanche de la Force, changeant sa voix blanche de Terreur ainsi que la sanguinaire violence révolutionnaire en un hymne d’espérance militante et servante. Puisque l’Europe enracine depuis toujours son âme avec ses valeurs dans cette douceur intransigeante et nourrissante, souhaitons-nous-en la mémoire créative et prospective, évangélique et prophétique ! Bernanos n’avait-il pas raison en martelant depuis l’Espagne et la guerre civile : Le monde va être jugé par les enfants ?

Voici le finale de cet opéra.

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