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“Ungläubiges Staunen” de Navid Kermani, pages 34-35 : détail du tableau d’EL GRECO “Adieux du Christ à sa mère” (Collection particulière), cliché Théâme.

Des visions de vol paraissent jalonner, voire entraîner, la civilisation européenne. Or la figure – orientale autant qu’occidentale – d’Europe semble pouvoir aller et mener bien plus loin. Saurons-nous dépasser les barrières de haine, les frontières de peur, le voile du rejet, en nous laissant conduire des clivages aux rivages, et puis de la vision à la réalisation ?

Pour avancer vers une chance de réponse, tentons un parcours d’est en ouest, de la petite Europe à la grande route de Bernanos.

Europe hésitait certes à traverser la Méditerranée vers l’ouest, loin de sa Phénicie qui deviendrait le Liban ; mais, par son peuple, elle était bénéficiaire autant que dépositaire du savoir-faire alphabétique, de la navigation hauturière, et même du nom (porteur ?) de Crépuscule.

Elle n’avait plus qu’à se laisser enlever sur la mer par une monture qui apparaissait comme la sœur – sans imposture – de la première lettre (aleph-maître-taureau) ainsi que des fins navires, mais avec une splendeur, une grandeur, divinement décuplées…

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“L’enlèvement d’Europe”, amphore légendée, face à la page 96 de “Schrift, Sprache, Bild und Klang”, Université de Wurtzbourg, éditions ERGON, 2002 : cliché Théâme.

L’envol par une plus large vue.

Europe accosta donc, sur l’échine de l’étrange machine Aleph, en Crète : 2 000 ans avant Jésus-Christ ? Un mythe n’a pas d’âge, mais il donne à l’histoire en marche un visage, un axe et peut-être un sens. En tout cas, le retournement d’Europe se rend par la nouvelle signification accordée à son nom dès son entrée dans la sphère grecque : Large-Vue ! De quelles révolutions est-elle l’objet avant de les répercuter comme un outil efficace, ou comme un infatigable moteur ?

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Jean-Baptiste DUROSELLE, “Histoire de l’Europe”, vase de la Villa Giulia : cliché Théâme.

Apparemment loin d’elle, dans le haut Moyen Âge et les latitudes ou longitudes opposées à son berceau, Manegold de Lautenbach et Gebhard de Salzbourg au XIe siècle montrent, en pleine querelle des Investitures, dans la lutte contre les abus d’une ignoble autorité, que l’alphabet s’est répandu pour l’expansion de la liberté toujours en mal d’émancipation.

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Miniature dans le manuscrit de Rastatt du “Livre à Gebhard” composé par Manegold de Lautenbach (Badische Landesbibliothek Karsruhe), cliché A. Hiebel.

Quatre siècles plus tard, dans les mêmes parages rhénans, Gutenberg devient le photophore de la lettre au service de l’esprit : et la lumière… des caractères mobiles fusa.

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Création d’Augustin Hiebel, cliché Théâme.

Sur cette lancée de la conscience créatrice et responsable, la vie de Georges Bernanos semble culminer en une libération toujours à l’œuvre chez ses lecteurs, proclamant dans sa dernière œuvre, Dialogues des carmélites : “Tout au bout de la nuit on retrouve une autre aurore”.

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Ainsi le grain du Verbe vient illuminer de son aura le “moulin de lumière” qui poursuit son travail inlassable et sa constante rotation de conversion : de la Parole en roman, de l’idéal en actions réelles.

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“Le Moulin mystique” à la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay (Yonne), https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/17/Vézelay_Nef_Chapiteau_220608_O7.jpg

Le vol de la révolution ?

C’est étrangement François d’Assise qui relie par l’essor bouleversant de l’âme deux récents ouvrages pétris de tradition orientale et pourtant rédigés l’un en français, l’autre en allemand. Revenons à Reza Moghadassi déjà présenté par Théâme ; l’avant-dernier chapitre de La Soif de l’essentiel (éditions Marabout) s’intitule “La voie du don et du pardon” et s’ouvre sur une devise paradoxale, “Libre de servir”, illustrée par la célèbre prière du saint moine mendiant : “Là où est la haine, que je mette l’amour”.

De même, Navid Kermani choisit comme dernière illustration de son ouvrage réédité (sous-titré “Sur le christianisme” et déjà mentionné sur ce site avec une transposition de son titre “Pour le croire, il faut voir”), Ungläubiges Staunen – Über das Christentum (Verlag C. H. Beck), un ultime manuscrit de saint François dont rayonne la bénédiction.

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Manuscrit de saint François (1224), basilique St-François d’Assise : page 277 de “Ungläubiges Staunen” de Navid Kermani, cliché Théâme.

Au rapt, au vol, à l’extorsion de la vision pourtant seule capable de l’envol, il faut ensemble résister à force de douceur contre la violence qui hurle, beugle et nous aveugle, pour la révolution du dialogue que relance à son échelle, avec talent, Navid Kermani – au lieu de nous la laisser lâchement voler encore.

Cet auteur germano-iranien a pris le temps de développer dans son ouvrage le tragique exemple du père Paolo Dall’ Oglio. Il écrit en page 186, à propos de ce “disciple de Jésus tombé amoureux de l’Islam” que, par-delà sa terrible élimination, “il nous a transmis l’espérance en ce monde et pour le monde à venir” (mai 2015).

Or, voilà douze ans, l’on pouvait encore voir au monastère syrien du père Paolo, Mar Moussa, des fresques certes mutilées, mais nous appelant par tous leurs grands yeux à ouvrir les nôtres, notre esprit et nos mains. Car il faut que la vision ailée de la mythique Europe réponde enfin à cet avertissement des Proverbes (29, 18) rappelé par Anne Miguet : “Faute de vision, le peuple est perdu”.

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Fresque du monastère Mar Moussa (Syrie), datant du XIe ou du XIIe siècle, cliché Théâme.

 

2 Replies to “Vol de vision.

  1. Martine
    Je lis et devine, dans ce Théâme qu’il me faudrait lire et relire et méditer, un concentré de passions et d’engagements.
    Magnifiques photos, y compris ce manuscrit de François d’Assise : trouvé où, gardé où ?
    Amitiés.

    1. Merci, Chantal, de pointer ce document. Comme d’autres merveilles, l’auteur germano-iranien de l’ouvrage semble bien avoir déniché ce manuscrit à la source : il indique en tout cas sa localisation à la basilique St-François d’Assise.

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