Barque pour le dernier voyage, dans les Jardins d’une reine d’Egypte à Wesserling.

In Memoriam André Tubeuf.

Coup sur coup, l’amitié, puis un décès, m’ont fait quitter de la terre les quais, sur la vocale nacelle qui si souvent nous appelle. D’abord, des nouvelles changées en Canoës ont pris la mer, hélant leurs lecteurs d’un “ohé”. Qu’en ces temps de voix masquées, travesties, le timbre PHOnique reprenne vie puisque chacun de ses sons est frère des PHOtons !

Maylis de Kérangal, première de couverture de Canoës,

Parfois tout bascule, dit la narratrice, rendant “méconnaissable tout ce que je croyais connaître”, mais c’est pour qu’apparaisse, au-delà des caresses et de la mort, le prodige familier qui tient les vivants reliés tous à leur port. Par la commissure des lèvres, quand son canot devient l’anneau qui tire le chant de la plèvre, “issue de cet âge des cavernes où s’était formée l’oreille humaine”, afflue la fidèle présence de la “voix unique au monde […] matérielle bien qu’impalpable”,

Quatrième de couverture du nouvel ouvrage de Maylis de Kerangal.

Un mois plus tard, au même printemps dernier, L’Embarcadère se faisait nautonier, et la mémoire donnait à boire “la douce et terrible musique de l’appel”, enseignant comment plus tard “refermer les yeux, comblé, et regarder dedans”. Or “il ne faut prier que pour les vivants”, pour que chacun trouve “sa vraie entrée dans son plus vrai silence”. Au domaine de Passe-Dieu passe alors la merveille “de la vibration qui aussitôt l’envahit, qui n’est pas miracle d’un geste et d’un instant, mais éternité. L’éternité ici-bas, retrouvée”, dans le sillage de Rimbaud.

Quatrième de couverture du second roman publié par André Tubeuf, L’Embarcadère.

Pour l’atteindre, il reste à passer par une “adhésion passionnée, presque amoureuse, étreinte morale qui, miracle, porte en germe l’enfant Espérance”, de Péguy et de tout croyant, celle qui, nous prenant par la main, nous change en passants pensants, puis enfin en passeurs.

Première de couverture du dernier ouvrage d’André Tubeuf, L’Embarcadère, mai 2021, éditions Le Passeur.

Cette mozartienne “musique qui pardonne au monde d’être le monde”, qui ne passe qu’en passant partout, par tout notre corps, toute notre âme et toute humanité, André Tubeuf l’incarne dans une mère qui se révèle tout au bord de sa mort, qui VEILlait en dormant à l’éVEIL de l’enfant espiègle et charmant : par la douleur fraternelle cloué, mais pour la vie éternelle doué.

Dijon, Musée des Beaux-Arts, “Le réveil de l’enfant” par Jean-Jacques Henner.

Le chant du cygne de Lohengrin semble tout à coup sortir du lourd deuil qui tremble : venue de loin, la jolie Dilili trouve à la Belle Epoque, dans Paris frappé de male mort par d’affreux Mâles-Maîtres, un jeune triporteur plus audacieux qu’un reître avec la barque d’un cygne chanteur qui ramènera vers les heureuses splendeurs de partages plus doux les “QuatPattes” captives des mythiques égouts. Il nous faut toujours sortir des cavernes que sécrète le monde se prétendant moderne : avec André Tubeuf, écoutons donc Platon le dire dans la “vraie mi-voix” sur tous les tons, de l’agonie à l’harmonie. Mais “l’amour n’est pas aimé“, pas plus que la liberté. Heureusement, murmure dans Le Soulier de satin Doña Musique, enceinte sous la neige de Prague, au chaud sous les voûtes de l’église où jouerait un jour Mozart :

“Celui qui ne sait plus parler, qu’il chante !

Il suffit qu’une petite âme ait la simplicité de commencer et voici que toutes sans qu’elles le veuillent se mettent à l’écouter et répondent, elles sont d’accord.

Par-dessus les frontières nous établirons cette république enchantée où les âmes se rendent visite sur ces nacelles qu’une seule larme suffit à lester.

Ce n’est pas nous qui faisons la musique, elle est là”… Paul Claudel, Le Soulier de satin, début de la Troisième Journée.

Capture d’écran sur la bande annonce du film européen de Michel Ocelot, Dilili à Paris.

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