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35 ans après, Théâme a retrouvé, retouché, puis illustré, des lignes tracées à la va-vite à ses moments perdus, au temps où des enfants enseignaient des docteurs et bien avant de porter ce nom.

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Voici que la vieille nouvelle espère l’indulgence de ses lecteurs, par amour du Beau Martin auquel le musée d’Unterlinden de Colmar, actuellement en pleine mutation prometteuse, a consacré un grand ouvrage en 1991.

UN BEAU MARTIN.

Variations sur Martin Schongauer

et sur le destin de sa Vierge au buisson de roses (volée en 1972, récupérée l’année suivante, 500 ans après sa création).

Pour A. A., pour P. L.

« De-la-belle-Prairie » est mon nom. Je crois entendre les hautes eaux du Rhin : j’ai passé, je repasserai, ce ravin de formation fraternelle et d’amitiés éternelles, parole et foi de Martin ! Voici les carillons de Colmar ; le regard des clarines divines m’illumine : en suis-je encore plus “beau” ? Peu me chaut ! Troupeaux de tuiles et de bouquets, bonjour à vous dans les ruelles aux ailes de soleil.

Je les dévale et me régale ; derrière la façade au Violon[1], mes pinceaux m’attendent en humant le rythme du rinceau[2] : ils me délient sous leur fourrure tendre. Ma jeunesse effleure l’éternité ; le visage de mon Dieu se tend vers moi et me rend à ma naissance, à Sa présence dans mon élan, à l’obéissance éblouie de l’œil et de l’ouïe… Suis-je digne de figurer Sa vigne sans lignes, qui règne, qui nous imprègne et nous signe ?

La Vierge m’a reçu ; son frais visage voit le Christ ruisseler de pistes. La grande Odile a recouvré, puis rendu, là-haut la vue : elle élargit toujours la lumière[3].

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Et ma petite Gertrude me donne ici ses paupières : Trudette pose au creux de l’espace, me dispose aux traits généreux, me confie la fontaine de vie aux cascades bleues de lait. Chaque pavé rose me paraît arrosé par son haleine, caressé par sa laine aérienne, odorante. Elle adore ; elle répond à ma toile comme Jésus enseignant les docteurs penche son âme au vase de ses prunelles, songe à sa mère qui l’entend sous la fenêtre, et la lève déjà sur la sève immaculée. Elle regarde – et je bavarde !

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Trudette noisette croustille ainsi, intacte et pleine, comme une plaine de paix, comme Agnès et comme l’agneau prêt à la joie, les oreilles pointées. Trudette semble attendre déjà notre fruit de poids et de pas ; elle visite à présent dans la brise azurée sa cousine aux mains fines, diaphanes, usées. Leurs paumes frôlent leur tiède mystère, leurs centres muets s’embrasent et s’embrassent, le chant de grâce passe et les dilate : la voix du Père ne les perd pas de vue, mais les remet en route. Ô débordante rectitude de l’amour, ô spacieuse fidélité de chaque jour, intarissable modèle qui module mes mains en faim, qui malaxe mon ardeur, ameublissant mon bonheur pour le voyage du message !…

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Un visage mûrit, vieillit et s’émerveille en moi, comme un buisson de roses dame mon âme d’épines fines et de brûlante bruine. Une face efface – épouse le temps, prie pour être prise, fixée, délivrée, pour apprendre et tendre sans fin les lisières ; elle couvre, elle ouvre, les parois par les pores de sa peau, par les ports accueillant le beau qui me burine. Je ne peux donc pas comme vous, mon père[4], ouvrer des bijoux, mais plutôt ciseler un solide ostensoir, un encensoir hospitalier, en chapelles d’appels et de ciel. Avec vos outils, je voudrais trouer de louanges les murs : Trudette peut y devenir image de la douceur qui nage, qui dure et qui purifie, de l’ordre qui à nous se fie et qui transforme en lents cadeaux notre chaos.

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Des roses s’enfoncent dans mon âme comme un nid : une tresse de piquants protège ainsi l’œuf de résurrection. La transparence qui tinte va soulever sur ma palette les pâtes et Trudette me pétrit d’altitude simple. Cette journée m’offre les Vosges là-bas, aussi rondes qu’une hostie, aussi radieuses qu’une colombe ; il faut que je me redresse, même et surtout si je me sens lourd comme un coffre, comme un trésor, comme un essor aussi, comme un grès qui se cristallise, s’offre et se nuance, comme un or grave où se grave l’encens de l’aurore.

lithographie de Martin Schongauer, "L'encensoir".

Quels battants de porte font haleter mon cœur ? Voici que la Mère et le Fils, dans une improbable blancheur, semblent palpiter sans s’agiter, abrités sous cette bâche de marché ; voici qu’en marchant j’ai aperçu Trudette qui rentrait, chargée de corolles et de fatigue. Ici-bas, Marie est restée riche de tout ce qu’elle avait donné, elle s’est effilée en treillis épanouis et l’Enfant S’est lové contre elle pour parler aux oiseaux, au jardin qui se déploie, pour célébrer par Son seul souffle nos vagabondes pèlerines gonflées de Sa chambre intérieure.

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Mon chemin continue et me poursuit ! Saint-Martin sonne encore : de ses pierres va couler sur mes doigts le matin. Sous la croûte de ma couleur à point cuira notre pain, Trudette fluette le distribuera et ses miettes joueront avec nos mioches. Orfèvre je dois être, pour elle et notre Maître : l’Enfant Dieu forme, ferme, défait et parfait le chaud collier de Sa mère. Je ne veux pas de ma gloire, mais seulement que des couples rendent gloire, torsadés par le Dieu Créateur, devant les nœuds lisses dont l’hélice déploie le calme tilleul de mes visages peints, devant l’accord sain de mes saints si voisins que je sème leur grain souple, devant la chair unie de mon secret transmis.

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Peut-être un jour le monde sera-t-il trop pauvre et trop froid pour ne pas blesser d’effroi cette couronne de foi. Ce jour-là, dans le ridicule édicule d’une gloriette, un petit porche scintillera d’une infinie embrasure et tressaillira sans crainte, parmi des rosiers sans soins, non loin de la cité baptisée par Blandine et par Irénée[5] : « C’est une vieille porte, on viendra la chercher plus tard… » Peu m’importe : un don s’est greffé sur moi, ses branches déjà sourient, la feuille de papier peut vibrer de sentiers – et Trudette court vers la croix, vers moi, ses gouttelettes de oui dans les bras… Elle devient le vivant « violon » blond qui se serait détaché de la maison paternelle. Mais, un beau matin, nous pourrons habiter à trois notre demeure au « cygne ».

GravureCygne


[1] Une des maisons colmariennes habitées par les Schongauer arborait cette enseigne.
[2] Motif décoratif en volutes végétales.
[3] Allusion au Mont Sainte-Odile.
[4] Le père de Martin Schongauer était orfèvre à Colmar.
[5] Allusion au garage de la région lyonnaise où réapparut l’œuvre de M. Schongauer après son vol.

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