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Quelle alchimie relie la flamme et la glace, l’eau délectable et l’absolue transparence, le verre et le verbe ? L’article précédent de Théâme laissait rédacteur et lecteurs sur leur faim ou leur soif. Or, au livre XXXVI de son Histoire Naturelle, au premier siècle de notre ère, Pline l’Ancien qui assista sans trembler à la mortelle rencontre de la Méditerranée et du Vésuve eut néanmoins le temps de décrire l’antique irruption du verre à l’embouchure du fleuve Bèlos, non loin de la Ptolemaïs qui deviendrait Saint-Jean d’Acre, entre Palestine et Phénicie : à propos de ce lieu précis, voici ce qu’on raconte. Des marchands de nitre accostèrent,  se dispersèrent sur le rivage pour préparer leur repas et, à défaut de pierres pour surélever leur marmite, allèrent chercher des moellons de nitre dans leur bateau ; au contact du feu, par le mélange au sable littoral, toutes translucides se formèrent les coulées d’un liquide inconnu : telle fut la source du verre. (Traduction proposée par Théâme.)

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Quelques décennies plus tard, en s’intéressant au nord de l’Europe, un autre auteur latin sacrifia sa tranquillité plutôt administrative à sa passion du savoir et toucha le même phénomène où dialoguent les contraires. A sa manière, l’historien Tacite révéla, dans son traité de La Germanie, la formation d’une substance vitreuse, obtenue encore plus lentement par le processus d’un alliage fortuit, chez les riverains de la Baltique : Ils cultivent entre autres produits de la terre les variétés du blé […] mais ils fouillent aussi la mer ; seuls de tous les Germains, ils recueillent dans le sable du ressac et à même le rivage le succin qu’eux-mêmes appellent l’ambre [ glesum dans le texte …, qui] gisait depuis longtemps parmi les autres débris marins quand il trouva dans notre goût du luxe un nom.  Eux n’en ont aucun usage : ils le recueillent natif, ils l’exportent brut, et ils en reçoivent le prix avec des yeux ronds. L’on peut cependant le considérer comme un suc végétal, du fait qu’on y voit souvent scintiller des éléments minéraux, voire des organismes ailés qui, d’abord englués, restent bientôt enfermés dans la matière en cours de solidification [… :] ces gisements, sous l’action chauffante et liquéfiante des rayons solaires tout proches de la terre, glissent dans la mer voisine et, sous la force des tempêtes, remontent vers les rivages d’en face. (Traduction proposée par Théâme.)

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Légendes et logique sont donc inépuisables sur cette pâte sans fin recyclable : les vitraux du XIXe siècle viennent en la chapelle de la clinique strasbourgeoise Ste-Barbe se diffracter, se réfléchir, dans les alvéoles du verre colombien sous les doigts de William VELASQUEZ, nous invitant à la synergie du partage comme à la réflexion. Et, de cette froide matière prise au feu de la lumière musicienne, s’élève dans le silence du sanctuaire une mélodie mozartienne, du désespoir à l’au-revoir, de la rue à la vue, de la jeune Europe enlevée à la vieille Europe éveillée.

2 Replies to “Verre à boire, à comprendre, verre à voir pour entendre…

  1. …et en plus Théâme retraduit spécialement pour nous ces pages précieuses !
    Hugo, Valéry l’auraient fait en vers mais n’auraient pas atteint, comme Théâme, cette transparence absolue du sens….

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