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Est-ce que les continents ne sont pas intimement

reliés par les voyages ? Devenus un village

étrange, ils nous font souvenir

de ce que savaient bien les mythes  :

l’homme ne peut se retenir

d’offrir le couvert et le gîte

d’un geste fraternel dans l’espace éternel.

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Par exemple Moschos, un Syracusain du deuxième siècle avant Jésus-Christ, accommoda le songe placé par Eschyle dans la bouche d’Atossa, la reine des Perses, à l’enlèvement d’Europe la Phénicienne dont le récit était suggéré par une métope sicilienne du VIe siècle à Sélinonte, à la limite de la colonie phénicienne :

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“Un jour, Europé reçut de la déesse née à Chypre un doux message sous la forme d’un songe.

A l’heure de la nuit fixée pour son troisième tiers, quand s’approche l’aurore,

quand un sommeil plus doux que miel s’installe en pleines paupières,

dénoue les membres et lie les prunelles comme une caresse,

à l’heure aussi où l’on peut se fier au troupeau ruminant des songes,

à cette heure-là, sous les combles dans sa maison,  sur la vague de son sommeil,

la fille encore vierge de Phénix, Europée,

se crut devenue l’enjeu d’une querelle entre deux continents,

entre l’Asie et la terre qui lui fait face ; or ces deux continents étaient des femmes.

L’une d’elles avait l’aspect d’une étrangère, l’autre s’apparentait

à une femme du cru, et s’attachait davantage à elle comme à sa petite,

car elle déclarait l’avoir enfantée elle-même et l’avoir élevée avec tendresse.

L’autre, la saisissant dans ses fortes paumes avec vigueur,

l’entraînait sans rencontrer de résistance ; car elle affirmait de la part

de Zeus porte-Égide son gage futur marqué par le destin : Europée.

Et elle, loin de son lit bien couvert, de s’élancer pleine de crainte,

tremblant dans son cœur ; car elle l’avait vu de ses propres yeux, ce songe.

Alors, sur son séant, elle gardait longuement le silence, et ces femmes restaient

dans ses regards dilatés, toutes deux, encore et encore.

Puis, longtemps après, s’était élevée avec effroi sa voix de jeune fille :

« De qui me sont venues de telles fantasmagories, parmi les habitants célestes ?

Quels sont ceux qui m’ont frappée de stupeur sur mon lit bien couvert dans ma chambre,

moi que portait profondément la vague du sommeil – quels songes ?

Quelle était l’étrangère que j’ai regardée tout en dormant ?

Quel désir me saisit le cœur vers elle, avec quelle effusion elle aussi

m’accueillit et me regarda comme sa propre enfant !

Mais puisse en un bien réel, grâce aux présences éternelles, ce songe tourner pour moi ! »

(Traduction du grec proposée par Théâme.)

Ainsi commence d’Europe l’errance qui la porte, à la fois sous l’émotion juvénile et sous la pression historique, de l’Asie vers la terre inconnue qui ne sera connue que sous le nom d’Europe, donc d’un continent à l’autre en l’arrachant à son sol, mais en l’ancrant dans un fertile envol.

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Est-ce pour cette lointaine et profonde raison que Martin Schulz, président du Parlement Européen, vient d’accueillir comme 28e membre de l’Union Européenne la Croatie par ces mots : “Bienvenue à la maison” ?

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C’est en tout cas pour cela que la maison commune saluée par M. Gorbatchev au cours des années 80 doit sans cesse s’entretenir pour mieux s’unir, se rénover, se visiter, afin de continuer son œuvre solidaire au service de la seule liberté. A cette maison se doit autant la solidité que la mobilité !

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 Henri Michaux le savait en décrivant l’Asie, notamment le Bengale : les cultures sont sœurs, s’avançant du même cœur, et s’orientant quelquefois mutuellement – par la grâce d’un regard et d’un art désintéressés. “Une fois par an le laboureur rassemble sa charrue, ses râteaux, sa houe, et il s’incline devant ces compagnons de travail, les révère et les prie de vouloir bien lui continuer leur aide.”

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Plutôt que l’espionnage et le soupçon intercontinentaux, cultivons chaque jour l’indépendance dans l’interdépendance, le mouvement dans la permanence, et l’innovation dans la transmission des valeurs humaines, qui nous mène toujours plus loin, de la terre à la mer, de la fête jusqu’au faîte.

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Dès lors que le berceau d’Europe doit et peut renouer avec une paix fondatrice, que nous sommes tous gens de passage entre deux rivages, suivons de Beyrouth la trajectoire qui associe l’essor à l’histoire.

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