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fan-de-cinema.com

Quel tour d’Europe, d’histoire et d’horizon a récemment crevé nos écrans, comme pour ouvrir des brèches matinales dans d’oppressantes ténèbres  ! Malgré les dysfonctionnements qu’elle tente de résoudre et pour lesquels elle sollicite encore  votre indulgence, Théâme – euh… voudrait mener ses visiteurs dans le champ de liberté surgi des chaînes télévisuelles.

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“La Vache et le Prisonnier” de H. Verneuil avec Fernandel, amiedesvaches1.blogspot.com .

Le film de Henri Verneuil devenu un classique, de surcroît colorisé, nous offre d’abord une odyssée intemporelle, tour à tour grave et souriante, dont le début est marqué par la référence érudite d’un des compagnons de captivité de Charles à Io, la prodigieuse vache mythologique ayant parcouru, puis élargi, le monde antique… Certes, François Morel vient de publier un petit livre rouge à cinq voix (humaine, bovine, hilarante, gravée sur feuille et sur CD), où une vache intermittente se permet de critiquer la Marguerite de ce film dans la note 10 du délicieux Meuh!.

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lesbelleslettres.com

Il n’en demeure pas moins que, d’après l’étymologie comme d’après l’histoire de l’Antiquité, la race bovine émancipa bien plus qu’un prisonnier de la dernière guerre ou ses admirateurs : elle éduqua en la conduisant lentement hors de la sauvagerie attribuée aux forêts l’espèce humaine d’abord par l’élevage, ensuite par l’élévation technique (alphabétique et nautique), que résumèrent des yeux taurins et  divins, puis que nous transmirent l’enlèvement, les changements, enfin les enfantements, de la Phénicienne Eur-Ope – descendant d’Io et léguant aux portes de la Grèce, dans ses gènes… élégants, sa Large-Vue ! Un  bovin plus qu’humain jaillit donc, et nous sortit, de la nuit des temps, tout en nous baptisant du nom mi-sérieux, mystérieux, de sa conquête Europe, tout en nous faisant conquérir sur les tempêtes, creuser, élaborer, tant de havres et de ports !

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Io dans les “Métamorphoses” de Christophe Honoré, blogculture31.com .

De même, un fameux détenu délivra patiemment, humblement, réellement, son peuple de la tutelle totalitaire par le seul pouvoir des mots, de la création et du courage : Václav Havel, un homme libre, présenté par Arte  à l’heure même où, sur un autre canal, se dégageait péniblement de la botte nazie le prisonnier incarné par Fernandel, aussi touchant qu’attachant et sauvé par la vache.

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Candidat à la présidentielle en 1989, liberation.fr .

Václav Havel est décédé en décembre 2011. Quelques rappels du documentaire cité ci-dessus suffiront à suggérer sa contagieuse force de conviction, à camper sa stature qui dure dans notre espace d’inspiration. A ses yeux, dès sa jeunesse et dans le droit fil de la plus ancienne tradition occidentale, “le théâtre peut aller plus loin” et, très vite, “le bon théâtre est toujours politique” : car “la politique est l’essence du théâtre”. Inversement, le théâtre serait-il aussi essentiel à la politique ? Un sujet plus important nous attend : l’immolation de Jan Palach, au début de 1969, contre la répression soviétique sonne aux oreilles de Václav Havel comme un tragique “avertissement contre le suicide collectif”, déclenchant son “exil intérieur” dans la dissidence et l’assignation à résidence : “La vocation, écrit-il, est à chercher en nous-même et au contact du Très-Haut”. Il lui faut donc “inventer” : ainsi naît, dans le dialogue amical, audacieux et productif, la Charte 77 après laquelle Václav Havel déclare : “Je ne suis pas de nature à reculer. Je suivrai mon idée”. La Révolution de velours peut dès lors se dérouler au cours de l’hiver 1989-1990 dans le calme et l’efficacité, telle une ouverture de grand rideau rouge. Déjà le créateur et principal acteur de ce coup de théâtre inaugural regrette, en authentique “amateur” de la dramaturgie, de ne pouvoir “s’y consacrer” : mais le fruit spectaculaire de ce sacrifice est la publication de la Charte 77 dans la presse tchèque… et le départ des troupes russes après vingt-deux ans d’occupation.

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Le Dalaï-Lama et V. Havel, forum2000.cz .

Cependant, ce que le dissident fougueux devenu le talentueux président tchécoslovaque appelle “le choc de la liberté post-carcérale” tire le sillage d’autres tragédies : Václav Havel perd Olga, sa compagne de 45 années, et la Tchécoslovaquie perd son unité par l’option d’indépendance que choisit la Slovaquie. Le chef de l’Etat démissionne alors et Václav s’adonne enfin à la réalisation d’un film : Sur le départ s’achève sur le passage d’une calèche filant en avant et portant les termes anglais de “Fin”.

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Obsèques de V. Havel, leplus.nouvelobs.com .

Le réconfort ultime dont a besoin cet immense homme public viendra de l’affection apportée par le Dalaï-Lama et des soins prodigués par les sœurs de la Miséricorde divine : le dernier document montre en noir et blanc la porte se refermant lentement sur le jeune Václav, mais révélant une brèche qui suggère moins la déchéance matérielle que la délivrance spirituelle. La voix de Vincent Lindon donne leur profondeur et leur ampleur au commentaire comme aux citations de ce documentaire exemplaire.

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critikat.com

Précisément, Le Havre réalisé par Aki Kaurismäki au moment de la disparition de V. Havel présente plus d’une analogie avec le film Welcome où joua Vincent Lindon en 2009. Il y règne, sous une étrangeté capable sans doute de mieux accueillir immigrés et migrants, la même liberté désinvolte, dérangeante et déterminée que celle qui anime la personnalité de Václav Havel : “Les bergers et les cireurs de chaussures sont les seuls qui respectent les préceptes du Sermon sur la montagne”, déclare au jeune clandestin noir Idrissa le vieil artiste, devenu cireur certes de chaussures, mais non de “pompes”, appelé Marcel Marx  !

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Trois hommes, une porte et un miroir dans le film d’A. Kaurismäki “Le Havre”, cndp.fr .

Ce nom doublement connoté entre aussi en parfaite résonance d’humour et de sens avec celui de Monet, sorte de Javert qui finalement contribue autant à la peinture sociale et physique du Havre chère aux pinceaux de Claude Monet qu’à la réflexion digne de l’Europe construite par Jean Monnet… Ici battent ensemble, réellement et métaphoriquement, des cœurs, des couleurs, des langues et des vagues, des âges et des miracles : “La maladie, révèle à la fin l’actrice fétiche du réalisateur finlandais Cati Outinen, m’a complètement quittée”. Ce film et son cadre vieillot brillent soudain comme un joyau ; Pierre Etaix et Jean-Pierre Léaud sont venus aux côtés d’André Wilms et de J.-P. Darroussin jouer dans le film d’un cinéaste qui se dit, lors des entretiens diffusés après le film le même soir, “trop vieux pour faire un film apolitique” : les “crimes contre l’humanité” se déroulent chaque jour à nos frontières européennes comme sur le continent liquide de Notre Mer, où flottent “plus de passeports que de poissons”. Aux tournants de tels tournages, la sève d’une robuste jeunesse continue cependant de circuler dans les veines du vieux continent pour lutter contre ce qui nous navre, limiter le nombre des cadavres et pour inventer l’hospitalité dans des havres réels, fraternels, comme Henri Verneuil se souvint probablement de son propre périple à travers La Vache et le Prisonnier.

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