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“Unir l’Europe” à Helsinki, octobre 2014, www.unirleurope.eu .

“Le beau n’est jamais facile”… C’est déjà ce que disait Platon, à la fin de son dialogue socratique Hippias Majeur : aucune de ses tournées ne pourrait être ajournée ! Mais, depuis deux mille quatre cents ans, il revient chez nous pour des jeux ardents… Car toujours provisoire demeure la victoire, comme un léger drapeau transparent ou l’alliance de lointains parents, pour que la polémique devienne dialectique et que des conflits s’effacent les plis. On trouve d’ailleurs de ce proverbe, sous la plume de Manu Larcenet dans le deuxième volume du Combat ordinaire (Dargaud, 2004), une variante prononcée par Naïma (page 44) : “Ce n’est pas le chemin qui est difficile, c’est le difficile qui est chemin”.

Or l’Europe a fondé sa démarche millénaire sur des valeurs qui lui donnent son énergie et sa santé, comme l’implique l’étymologie latine de valeur, exprimant la bonne forme que garantit un fond dynamique : c’est ce que prouve le mouvement portant depuis 2009 l’association “Unir l’Europe”, dont le Lieu d’Europe à Strasbourg est devenu port d’attache.

S’il faut dans la restauration du souffle où “Les pensées sont libres” refonder d’urgence, mais avec soin, l’école de la république, donc plus globalement l’école et la république, l’Europe mérite d’y retrouver sa place de creuset sans cesse en fonction, de solide base pour nos institutions trop vite figées comme pour notre morale toujours ouverte ; ainsi que Bergson l’a mis en lumière et que Théâme l’a repris il y a plusieurs mois dans son billet Le Cœur du chœur, elle suit l’intuition créatrice déjà saluée par Paul Claudel dans le b-a-ba rimbaldien qu’est la

Parabole d’Animus et d’Anima : Pour faire comprendre certaines poésies d’Arthur Rimbaud (1925)

Paul Claudel Extrait de Réflexions et propositions sur le vers français, in Œuvres en prose, Éditions Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, 1965 (2006), p. 27-28.

Tout ne va pas bien dans le ménage d’Animus et d’Anima, l’esprit et l’âme. Le temps est loin, la lune de miel a été bientôt finie, pendant laquelle Anima avait le droit de parler tout à son aise et Animus l’écoutait avec ravissement. Après tout, n’est-ce pas Anima qui a apporté la dot et qui fait vivre le ménage ? […] Aussi il ne cesse de l’exploiter et de la tourmenter pour lui tirer des sous, il la pince pour la faire crier, il combine des farces, il invente des choses pour lui faire de la peine et pour voir ce qu’elle dira, et le soir il raconte tout cela au café à ses amis. Pendant ce temps, elle reste en silence à la maison à faire la cuisine et à nettoyer tout comme elle peut après ces réunions littéraires qui empestent la vomissure et le tabac. […] Un jour qu’Animus rentrait à l’improviste, ou peut-être qu’il sommeillait après le dîner, ou peut-être qu’il était absorbé dans son travail, il a entendu Anima qui chantait toute seule, derrière la porte fermée : une curieuse chanson, quelque chose qu’il ne connaissait pas, pas moyen de trouver les notes ou les paroles ou la clef ; une étrange et merveilleuse chanson. Depuis, il a essayé sournoisement de la lui faire répéter, mais Anima fait celle qui ne comprend pas. Elle se tait dès qu’il la regarde. L’âme se tait dès que l’esprit la regarde. Alors Animus a trouvé un truc, il va s’arranger pour lui faire croire qu’il n’y est pas. Il va dehors, il cause bruyamment avec ses amis, il siffle, il touche du luth, il scie du bois, il chante des refrains idiots. Peu à peu Anima se rassure, elle  regarde, elle écoute, elle respire, elle se croit seule, et sans bruit elle va ouvrir la porte à son amant divin. Mais Animus, comme on dit, a les yeux derrière la tête.

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“La Fontaine de l’inspiration” par Constant Montald (1907), www.fine-arts-museum.be .

Or quel est cet amant divin, sinon le divin amour qui fait chanter en silence et transforme en cohérence les intelligences, en route vers la paix, unissant la force physique aux cœurs secrets ? La jungienne Anima aurait autant besoin du Raisonnement – ennuyeux et facile comme les travaux de la vie humble sous la plume de Verlaine – que la raison dérisoire nécessite et risque d’abîmer l’intuition, ce fin regard orienté vers l’imperceptible vérité, cette antenne qui capte le spirituel dont l’entendement tirera la quintessence : cela semble confirmé par le primordial dessin d’Europe et par l’histoire de l’Europe. Car l’inventive fidélité à la mythique image de la nymphe issue du peuple phénicien, qui fut aussi, du même coup, le père de la navigation lointaine et du limpide alphabet, se module jusqu’à nous par l’union de la réflexion et de notre action, par le compagnonnage de l’âme et du corps : antique attelage platonicien et rabelaisien encore décuplé de nos jours grâce aux initiatives des internautes et aux prodiges techniques des médias.

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“Unir l’Europe” à Bratislava, juillet 2013, www.unirleurope.eu .

Nous voilà donc à la fois en demeure et en mesure d’UNIR L’EUROPE : de la placer sous le signe de celle qui lui donna son appellation en ouvrant une porte dérobée de son âme à son amant taurin… C’est en effet l’éblouissant dieu Zeus qui ensuite, à la vitesse de la lumière, relia par elle au Levant le Couchant, à l’Orient l’Occident, tel chez Hegel l’oiseau d’Athéna prenant son envol au crépuscule. C’est justement du Crépuscule que d’abord la jeune Phénicienne Eur0pe porta le nom avant d’être investie par la langue grecque d’un don certes déjà reçu, mais encore à diffuser à l’infini : celui de Large-Vue impliquant et articulant mutuellement la méthode et la sensation, le rationnel et l’irrationnel, le savoir et la saveur, la tendresse et la sagesse… Le conflit même établit et la polémique se change en dialectique ! Tant il est vrai que l’Europe est une par sa nature et tend à s’unir toujours davantage particulièrement par sa culture : parmi les événements marquant ce début d’année, le philosophe français Régis Debray nous rappelait instamment d’allier sans tarder la réflexion à l’émotion, donc les vifs rayons de l’esprit au crayon qui sourit.

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L’oiseau d’Athéna dans l’impasse du Tiroir à Strasbourg, cliché Théâme.

Précisément, à l’heure où les Grecs vont remplir leur décisif devoir de citoyens, l’association UNIR L’EUROPE prépare pour cette année son quatrième itinéraire avec des étapes comme Athènes et Rome. Même sans les parcourir concrètement, nous sommes tous lancés sur des itinéraires européens : la même association a d’ailleurs conçu pour cela un Carnet du citoyen d’Europe, trois ouvrages – dont un interactif en constant et stimulant devenir, et un  site invitant à l’adhésion comme à l’engagement européen. Car, nous dit son président Jacques Schmitt, tous les Européens rencontrés au fil de ces routes d’été très bien balisées, mais riches en surprenantes découvertes, souhaitent “créer un vivre ensemble commun à tous les citoyens dans les actes de la vie quotidienne”.

Le 22 janvier 2015, jour du 52e anniversaire du traité de l’Elysée, cette association a tenu son Assemblée Générale en rendant compte du 3e itinéraire qui traversa de nouveau l’Allemagne et en établissant la communication directe avec son vice-président allemand : Günther Becker. Oui, le beau est difficile, mais le bien commun en vaut la peine : seul l’amour élimine la peur (1 Jn 4, 18), accueillant la vérité qui nous rendra libres (Jn 8, 32) et construisant par nos mains la paix.

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A l’Assemblée Générale d’UNIR L’EUROPE, 22 janvier 2015, cliché Théâme.

 

4 Replies to ““Unir l’Europe” est difficile, mais le beau n’est jamais facile !

  1. Toujours aussi stimulante et enrichissante, la lecture de THEAME !
    Immense merci !
    Car j’imagine facilement les heures de travail – anima/animus – pour rédiger une telle page.
    Bonne semaine à venir !

    1. Oui, continuons de travailler en harmonisant humblement chaque jour animus avec anima ! La vie et la liberté que nous goûtons le méritent, n’est-ce pas ?

    1. On dirait Théâme en phase de rétablissement : merci, Jacques, pour cette bonne nouvelle ! Bien noté les rendez-vous proposés par UNIR L’EUROPE ! A bientôt donc !

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