Codex Guta-Sintram : haut d’une page de calendrier-nécrologe.

Théâme a vu se rencontrer des textes différents et pourtant – et par là – convergents, comme préludant à la Fête de Tous les Saints qui s’approche.

La mort corporelle est certes notre limite, franciscaine et fraternelle.

Mais, pour veiller le corps du défunt, “une lumière continue de brûler jusqu’à l’heure où le jour est enfin levé”, lit-on à la fin des Usages de Marbach, notés dans le fameux Codex qui inspira largement les congrégations, notamment de Rhénanie, fondées sur la Règle de saint Augustin.

Anne Weber, Vaterland, Seuil, 2015

De même, à la fin de la quête qu’elle retrace en digne fille de Tisserand (signification de son patronyme) dans Vaterland, Anne Weber s’associe en Pologne au jeu des ombres et des lumières où les présences communient dans l’invisible :

Je replonge dans la forêt et, conduite par des voix lointaines, fantomatiques, je marche à travers l’obscurité la plus dense, jusqu’à ce qu’une nouvelle clairière s’ouvre puis que la forêt de nouveau m’engloutisse, pénétrant de plus en plus profondément dans la forêt mortuaire des vivants, trouée d’îlots de lumière, et, en franchissant les écluses lumineuses les unes après les autres, je m’approche de l’espoir qu’il puisse y avoir un lieu, quelque part dans cette grande forêt d’ombre et de lumière, où tous les morts, sans partage, seraient les miens, les nôtres.

Ainsi, par-delà les frontières traversées, les transpositions et les traductions, la langue PATERnelle de la PATRie nous poursuit moins qu’elle nous conduit et nous construit, comme on l’éprouve au début de VATERland :

“Ça commence par un mot de passe, qui est panzerdivision.”

Anne Weber, Annette, ein Heldinnenepos, Matthes & Seitz, 2020.

En revanche, la langue maternelle

veille au fond, et l’oreille entre en un accord fécond : la liberté ressuscite à mesure des limites quand l’auteur adapte à sa langue natale son épopée héroïque consacrée à la surprenante Française croisée au bout d’une résistante vie de résistante. Le récit la suit, l’escorte, épique et discret, rythmé comme une chanson de geste, sans gesticuler ni vociférer, le long d’une écoute patiente et clairvoyante, requérant au détour des lectures juvéniles, des révoltes fertiles, les efforts d’un Sisyphe qui – dans une douce et fidèle endurance – devient presque une femme heureuse :

“Serait-il vrai que ces jours-là naît

quelque chose comme un destin ?”

Cette question se retrouve ainsi dans sa langue maternelle :

“Nimmt es jetzt tatsächlich seinen Lauf, was

Schicksal heißt ?”

Donc, littéralement :

“Est-ce que prend maintenant réellement son cours, ce

qui destin se nomme ?”

Entre les deux voix de cette phrase, la française et l’allemande, se glissent les affectueuses nuances de la complémentarité, de la richesse respectueuse et mutuelle…

Anne Weber, Annette, une épopée, Seuil, 2020.

Contre heurts et horreurs, contre guerres et querelles, une langue fraternelle demeure en faction : restons en action.

Car… “ne pas se comprendre

n’a jamais empêché de se causer”…

même entre hommes et bêtes, entre monts et tempêtes.

Dès lors, la langue naturelle

sait harmoniser les temps, et l’Esprit relier les vents, en pleine crise sanitaire qui ne pourrait le faire taire. Sur les traces de J. Giono, de H. Bosco, Olivier Mak-Bouchard nous raconte la source délivrée, réveillée, et ses miracles amusants autant qu’émouvants, qui transfigurent la pauvre mort corporelle en une humble fraternité toute nouvelle.

Première de couverture de Philéas Dog.

Avec son voisin et complice M. Sécaillat, le narrateur met au jour une source qui semble inverser les rôles : C’était un sentiment étrange de le voir, accroupi, porter ce verre aux lèvres de la femme calcaire, comme si le calcaire la faisait mourir de soif et qu’on lui sauvait la vie en lui donnant à boire. Cela me fit penser au passage de Terre des hommes où Saint-Exupéry, après trois jours dans le désert sans une goutte d’eau, est sauvé par un Bédouin qui lui donne à boire : “Eau, tu es la plus grande richesse qui soit au monde. Tu es une ombrageuse divinité.

Quatrième de couverture de l’ouvrage Le Dit du Mistral.

Le même narrateur redécouvre l’art des cors antiques pour apaiser le vent, donc le feu : Je repris mon souffle comme après une longue apnée : bruyamment, les poumons brûlants sous mon torse. J’avais les lèvres en feu, et les larmes aux yeux : j’avais joué des heures durant, sans arrêt. La nuit avait filé vite, l’histoire avait dévoré les heures. Il n’y avait plus rien d’autre à écouter que le silence, qui contamine le vide au sommet du mount Ventour.

Première jaquette guidant à travers Le Dit du Mistral.

Force est de le reconnaître en effet : Le Mistral dispersait trop souvent les brebis, et les loups s’en mettaient plein la panse. Vintur fronçait ses sourcils de lichen pour que ce ne soit pas le dit.

Avant même Hannibal et les Romains, affirme l’auteur unissant à son tour la nature et l’immémoriale tradition, Chaque printemps, c’était la même cérémonie. Les cerisiers donnaient le signal de l’ascension, et les Albiques portaient leurs toutouros au sommet du Ventoux pour réveiller le dieu calcaire. Il les écoutait, parlait avec son fils qui restait le même, puis posait ses yeux sur le Luberon, juste en face, avec la vallée à ses pieds et, dans son recoin le plus secret, la source, qui coulait encore et toujours.

Seconde jaquette illustrant Le Dit du Mistral.

Une langue éternelle ?

Un peu plus au sud, se rencontrèrent Joseph et Vincent comme des frères jumeaux, deux faces des maux qui passent, deux regards de lumière où sans retard l’âme est première : Pierre Michon leur lance un pont.

Bussang, à l’entrée du Théâtre du Peuple, le 24 octobre 2020.

Il raconte comme s’il voyait…

Vue sur le Théâtre du Peuple.

Dans le vieux chalet qui craque et renaît au bord des forêts, juste avant le passage à l’heure d’hiver, nous écoutons la couleur faire chanter le miroir et l’orgue électronique, le micro qui fait voler en éclats tous les masques, tant de génies qui s’associent : ce fut là peut-être, en plein midi, par le truchement du zouave, l’Arbi, qui les connaissait par ailleurs l’un et l’autre, qui les mit en présence en plein soleil et dans une langue ravie, approximative, les présenta, son énorme culotte rouge répandue entre eux deux, qui se regardaient.

Thierry Jolivet interprète la Vie de Joseph Roulin, et porte
de la part de Pierre Michon le message du facteur peint par Vincent.

Le contact est compact, jeune et durable comme un bon câble… Ça y est donc : les voilà assez loin sur la route de Tarascon, ils descendent dans un grand lopin qui ondule en contrebas, un champ de blé ou de melons ; les cigales infatigablement mâchent le temps, l’espace, car il est déjà dix heures.

Et viendra l’heure finale pour Joseph après Vincent.

Thierry Jolivet, Jean-Baptiste Cognet et Yann Sandeau
lors du salut sur la scène du Théâtre du Peuple.

Hors de toute loi le principicule hors-la-loi bondit dans le bleu. Il est beau peut-être, mais on ne le voit pas.

Qui dira ce qui est beau et en raison de cela parmi les hommes vaut cher ou ne vaut rien ? Est-ce que ce sont nos yeux qui sont les mêmes, ceux de Vincent, du facteur et les miens ?

Continuons donc : est-ce que la mort corporelle se résout dans une langue surnaturelle ?

“Le facteur Roulin, constate Pierre Michon tout compte fait, se tient nécessairement devant qui l’évoque à la façon d’une apparition”.

Bussang, au bord d’un jardin qui regarde le Théâtre du Peuple.

Car “la résurrection des morts” accourt des forêts vers le port dans une langue éternelle qui désaltère et ruisselle.

Au Théâtre du Peuple, quand la représentation
débouche sur les constellations sylvestres.

2 Replies to “Une langue éternelle ?

  1. Comme il est juste et bon que nos traces prennent langue et, enrôlées par Théâme, le fassent de si diverses et harmonieuses façons ! Ainsi cette Anne à cheval sur France et Allemagne écrivant chacun de ses livres dans les deux langues. Devenir, pour elle qui écrit deux fois, c’est réconcilier. Réconcilier les mémoires adverses des aïeux paternels et leur “germanitude” tour à tour éclairée et compromise. Puis, à travers l’épopée d’une seule Anne de France et de Bretagne, interroger la France en Algérie qui fut aussi voleuse de destin et de langue, interroger la militance aussi. De qui finalement s’est-on fait le soldat ? Oui, l’action est nécessaire, elle forge des clés probables, mais dans les mains de qui ??? Prendre langue est alors comme prendre corps. Le Verbe l’a-t-il su ? Lui qui s’est fait chair et qui ne s’est retiré que pour laisser l’Esprit nous donner le don des langues… Alors Mistral qui est Vent et de conni-vent-ce avec l’Esprit qui comme lui DIT, nous vente et nous évente en ce temps des feuilles mortes de l’automne. Mais que dit le Vent ? que dit le Mistral de Bosco et de Giono ? Que disent les volets verts du Parais de Giono à Manosque ? Et que disent les oiseaux du Loselée de Bosco ? Dans Colline de Giono, il arrive que l’eau soit perdue et c’est alors un vent mauvais qui souffle sur le village des Bastides Blanches. Le ciel, note Giono dans sa langue de Pan, est maintenant “comme une grande meule bleue qui aiguise la faux des cigales”. Dans Un rameau dans la nuit de Bosco, le mystérieux maître de Loselée connaît lui la langue des oiseaux. Quant à frère Vincent, il ne connaît quand il rencontre Joseph Roulin que la langue des couleurs. Et le bleu qu’il peint aux yeux du facteur est le bleu de la tendresse, du ciel et du coeur. Ce coeur de pierre et pourtant de chair aussi qu’on retrouve au croisement des deux montants d’une croix à Bussang. Quant à l’éternité, Camus se dit qu’elle est douce à Lourmarin. A peine plus loin, en descendant les eaux depuis Fontaine de Vaucluse on arriverait en l’Isle, de la Sorgue et de René Char, lui qui a “du marteau la langue aventureuse” : “Vent, vent, vent autour des troncs et sur les chaumes”, il faut que craquent ces confins où nous sommes retenus, et qui nous empêchent une fois encore de nous joindre et de nous élancer. Langue confisquée des théâtres, où iras-tu désormais te cacher ?

    1. C’est toi qui, après m’avoir fait connaître Anne Weber, ouvres en grand les rideaux du théâtre provençal que tu connais si bien qu’il bruit tout entier dans ta mémoire, de Giono à Char en passant par Bosco. Mais il faudra bien que se rouvre l’espace rouge et tremblant d’une scène qui fut chez les Grecs diurne à ciel ouvert, car comme le disait Jean Vilar : “Le théâtre est une nourriture aussi indispensable à la vie que le pain et le vin… Le théâtre est donc, au premier chef, un service public. Tout comme le gaz, l’eau, l’électricité.”

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