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In Memoriam Gaby Anstett.

“Un joyeux murmure de fête”… C’est ainsi que Georges Bernanos décrivait, en pleine guerre d’Espagne, l’ultime instant de la jeune Mouchette vivant sa Nouvelle histoire jusqu’à la mort par noyade suicidaire dans un étang picard : serait-ce pour notre prise de conscience quatre-vingts ans plus tard – spécialement après le naufrage, détecté juste entre la Crète et l’Egypte, d’un vol Paris-Le Caire ? Certes, comme disait une aïeule en dialecte alsacien, “L’eau emporte tout avec elle”. Mais trouver ces jours-ci des lignes aussi peu toniques sur notre “Vieux Continent” que la page 16 du Figaro daté du 12 mai 2016 avec la signature de Stéphane Ratti, puis celle de Pierre Moscovici, fait craindre un prochain sabordage inconscient de la pourtant toujours jeune Europe !

Europa
Augustin Hiebel, Enlèvement d’Europe.

Regardez-la cependant sur sa monture sans que rien puisse la démonter entre sa voile et les étoiles, pas même les ténèbres mythiques ! Pour devenir ce qu’elle est depuis sa naissance, c’est-à-dire “Large-Vue”, même si ce sens ne se fait jour que dans un texte du Sicilien Moschos au IIe siècle avant notre ère ou dans l’interprétation grecque des trois syllabes formant son nom oriental et comme éclairées par les ultérieures turbulences de notre histoire, toujours est-il qu’EurOpe a dû quitter sa Phénicie natale (futur Liban) – par tropisme solaire ou galop mi-marin, mi-taurin, vers le “Couchant” inscrit dans son nom sémitique. En Crète, elle semble avoir donné chair non seulement à l’alphabet limpide mené par le même taureau, mais aussi aux prodigieuses chevauchées méditerranéennes de la navigation hauturière, enfin à la première organisation politique sous l’égide de Minos, fils d’Europe et de Zeus-Jupiter : car ce dieu solaire se serait déguisé en taureau pour parvenir à ses fins, lesquelles scellèrent du coup nos débuts et notre avenir ! Un tel mythe n’est donc que le décalque synthétique de plusieurs religions orientales et d’une histoire aussi longue que porteuse. En effet, les techniques nautiques et l’art alphabétique fondèrent à partir du Proche-Orient, plus précisément de l’antique Phénicie, et du deuxième millénaire avant Jésus-Christ, de proche en proche la Grèce, la civilisation et l’Europe  : ainsi furent mises sur pied successivement, dans un même élan, la démocratie athénienne (par la communication écrite et nautique), la révélation monothéiste, enfin et durablement la liberté de conscience en danger constant, mais en permanent devenir.

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Entrelacées depuis la nuit des temps par des mouvements complexes, mais énergiques et dynamiques, par des brassages tant humains que technologiques, les racines de l’Europe puisent donc leur sève dans une immigration ouvrant sans se lasser les pistes de la plus aventureuse et généreuse des intégrations. L’Europe n’a pour cela besoin que de se fier à ses talents complémentaires comme le montrait Maurice Blondel en identifiant (et reliant) la connaissance noétique ou notionnelle et la connaissance pneumatique ou respiration intuitive :

« Comment concilier et hiérarchiser cette ratio et cet intellectus dont on nous dit que la première doit conduire au second en le contrôlant, et que cependant l’intelligence qui est virtuellement en nous demeure provisoirement prisonnière d’entraves qui empêchent son véritable exercice ? (…) Durant les lourdes nuits de juillet, dans la campagne embaumée de Grasse ou de Vence, la luciole de Provence poursuit silencieusement son étrange vol d’ombre et d’éclat intermittents. Tour à tour, elle s’allume et elle s’éteint. Tantôt elle éclaire d’un trait rapide son itinéraire capricieux en attirant le regard qui ne voit plus que ténèbres en dehors de son sillage de lumière. Tantôt elle disparaît, laissant revoir l’obscure clarté de la nuit pendant que nous nous demandons où surgira de nouveau la froide lueur qui va vers un but incertain. Ainsi nos pensées alternent et composent leur rythme vital ; et leur clarté partielle, avec ses étroites limites et ses intermittences, permet, par les éclipses mêmes, d’entrevoir l’immensité encore nocturne de la route à parcourir. » (La Pensée, tome 1, pages 201-202.)

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Reconnaissons-le dans nos existences tissées de relations : “Être ici est une splendeur”, comme l’affirme le titre de l’ouvrage que Marie Darrieussecq vient de consacrer à Paula Modersohn-Becker. Même si, dans la langue allemande, étymologiquement la demeure (verbe wohnen) semble impliquer le bonheur (die Wonne) , nous ne demeurons que dans le passage. Or, tandis que les fêtes printanières des stades et des parcs battent leur plein de musiques, de langues, de couleurs et de nuances autour de nous, les frontières saignent et règnent, “Notre Mer” pullule de cadavres entre ses havres : n’est-il pas temps de nous mettre en route, où nous sommes, vers une démocratie vivante qui fasse vivre et qui délivre ? Qui dit racines dit arbre ancré sur le sol, levé dans l’envol, d’autant plus qu’à travers toutes ces radicules parentes et variées une harmonie circule en secret, de la commune insertion à l’aspiration de la communion, de l’ombre profonde aux cimes fécondes… L’association Sauvons l’Europe vient de proposer aux citoyens français des voies nouvelles pour des visées et des coudées plus franches dans l’Europe en perpétuel chantier, en crises évolutives, mais en cours de construction coûte que coûte : qu’en l’honneur de notre sœur Gaby Anstett le travail, l’étude et l’éducation avancent au large, en bonne intelligence, en “un joyeux murmure de fête”.

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2 Replies to ““Un joyeux murmure de fête”.

  1. in memoriam Gaby Anstett

    Oui ,joyeuse, vivante, tranquillement rayonnante Gaby ! avec les anges selon ta belle image finale.
    (Il faut que je relise la mort de Mouchette -ça n’a pas l’air gai-) !

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