Strasbourg, barrage-terrasse Vauban : exposition “Témoigner au péril de savie”, photos de Camille Lepage, journaliste tuée en Centre-Afrique.

Quand les murs sont poussés par des cœurs frères, un barrage devient terrasse claire pour que sur la guerre passe la paix, pour que brille le soleil du respect… Permettant des rencontres sur d’autres écrans que crèvent des rêves – petits ou plus grands -, où des accords se montrent, parfois les diffusions croisent les créations. Du bien nommé Marcel Aymé les vieilles nouvelles sur notre liberté veillent !

Marcel Aymé, “Le Passe-Muraille“, Gallimard, 1943.

Quelles démangeaisons vers une autre maison, anarchiste et moins triste à force d’amour ou bien de magie, renversant les murs lourds, débouchent sur la vie ? Pour savoir adapter à l’écran, il faut bien capter, avec du cran !

Emile Dutilleul devient pianiste dans le film de Dante Desarthe, mais sent avec désespoir les touches céder sous ses doigts, face à l’Ariane dont le fil guide ses dons avec tendresse et dextérité.

Toutes les prisons et tous les poisons d’un seul coup s’évanouissent afin que s’épanouisse à force de passion notre imagination : “L’épaisseur des murs était pour lui un véritable régal”. Un employé de l’Enregistrement peut se découvrir, hors des règlements, le pouvoir de voler au-dessus des limites, voire de dérober leurs proies aux pauvres mites !

Capture d’écran du film de Dante Desarthe avec Denis Podalydès (2016) : festin de l’employé modèle d’assurance moderne Emile Dutilleul parmi les trésors accumulés chez lui par son pouvoir de Passe-Muraille.

La chute peut faire mal quand on prend un animal de cirque dans une cage trop proche pour suivre l’exemple du courageux Gavroche : “Je suis tombé par terre, chantait-il dans la cinquième partie des Misérables de Victor Hugo, C’est la faute à Voltaire”. Mais, dans le Montfermeil d’aujourd’hui où résonnent encore ces paroles sous les incompréhensions les plus folles, comment produire les humains fruits ?

“Gavroche n’était tombé que pour se redresser” : illustration de l’édition de 1865 par Hetzel et Lacroix pour la cinquième partie des “Misérables” de Victor Hugo, Cercle du Bibliophile.

Si la violence tue la jeunesse et la joie, la haine à foison gonfle les cloisons tandis que mensonge, fraude, mort, se déploient parmi les déchets – uniques hochets.

Un plan des “Misérables” de Ladj Ly, 2019.

Mais, dès le livre cinquième de la première partie, Victor Hugo faisait dire au misérable Jean Valjean s’opposant à des arracheurs d’orties, lors d’une des métamorphoses qui le guidèrent ensuite jusqu’aux pièges de l’ancien Montfermeil et qui sauvèrent Cosette :

Et que faut-il à l’ortie ? Peu de terre, nul soin, nulle culture. Seulement la graine tombe à mesure qu’elle mûrit, et est difficile à récolter. Avec quelque peine qu’on prendrait, l’ortie serait utile ; on la néglige, elle devient nuisible. Alors on la tue. Que d’hommes ressemblent à l’ortie ! – Il ajouta après un silence : Mes amis, retenez ceci, il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs.

Tel est le dénouement remplaçant à l’écran comme une solution pressante, ou plutôt comme l’immortel message d’un romancier engagé par son génie généreux dans une ardente recommandation citoyenne, le mot fin après ces actuels et terribles “Misérables“. L’on entend également en écho Saint-Exupéry, familier de l’héroïque aviation, de l’envol responsable, du froid mortel, de la nuit et de ses merveilles, murmurer à la fin de Terre des hommes, après un voyage en train qui lui fit côtoyer un couple migrant avec son enfant, dormant entre leurs bras “comme une sorte de fruit doré”, “une rose nouvelle” :  Ce qui me tourmente c’est le point de vue du jardinier. Ce qui me tourmente, ce n’est point cette misère, dans laquelle, après tout, on s’installe aussi bien que dans la paresse […] Ce qui me tourmente, les soupes populaires ne le guérissent point. Ce qui me tourmente, ce ne sont ni ces creux, ni ces bosses, ni cette laideur. C’est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assassiné.

Seul l’Esprit, s’il souffle sur la glaise, peut créer l’Homme. 

Le “brigand de la Loire”, père de Marius Pontmercy, au travail dans la troisième partie des “Misérables” de Victor Hugo : illustration de l’édition de 1865 par Hetzel et Lacroix.

Or nos cités recèlent en secret, bien au frais, des ailes fraternelles, prêtes à l’essor autant qu’à l’effort, à la seule grâce qui jamais ne passe.

A Mulhouse, un coin de rue raboté pour racheter une humaine beauté ?

Est-ce que les lettres de l’alphabet ne percent pas nos murailles à la manière d’un vivant bouquet pour qu’en harmonie nos forces travaillent ?

OEuvre de Poter, rue de la Moselle à Mulhouse.

One Reply to “Suffirait-il d’un rêve pour qu’écrans et murs crèvent ?”

  1. Ah, que “nos poings dans nos poches crevées” rêvent comme Rimbaud de ce pouvoir de passer à travers murs et claviers, qui seraient encore claviers de pianos, claviers d’un Mozart à qui on n’aurait pas coupé les mains, et pas seulement claviers de ces ordinateurs où parfois nous risquons d’être enfoncés jusqu’à mi-corps ! On rêve encore de trompettes de Jéricho pour faire tomber les murailles entre Montfermeil et les beaux quartiers. On rêve d’autres barricades que celles de la colère et de la violence des misérables d’aujourd’hui, on rêve de saute-ruisseau comme Gavroche qui ne finirait pas assassiné. On rêve de journalistes qui n’auraient pas comme Camille Lepage à rendre l’âme pour faire leur métier. On rêve que le mal de nos frères nous démange assez pour nous faire traverser ces murs entre eux et nous, qui diminuent notre commune humanité. Or, quand tout semble faire écran quand tout semble aussi infranchissable que la muraille de Chine, l’amour, nous dit Bobin, “c’est avoir assez de patience pour que l’OBSTACLE, cette masse opaque, ce gardien de ténèbres, sourie de notre ténacité, s’émerveille de notre résistance et s’efface pour nous laisser passer.” Soyons de bons “cultivateurs”, croyons au miracle du blé d’hiver qui va transpercer la terre, la terre dure et gelée de l’hiver. “Aimons l’araignée avec Victor Hugo et aimons l’ortie” dont avec des mains de patience on fait de si délicieuses soupes.

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