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Depuis 1015, la Cathédrale et Strasbourg ne font qu’un : on le savait, mais il y a plusieurs raisons pour s’en convaincre et pour vaincre, en une rêverie architecturale au seuil de 2012, ensemble appréhensions ou morosité. Certes, l’édifice a pris la place de sanctuaires antérieurs sur cette butte au bord de l’Ill; certes, il allait être encore transformé de fond en comble et surtout en hauteur. Mais voilà près de mille ans que Notre-Dame de Strasbourg veille sur sa ville et que la ville veille sur les pierres de son église cathédrale : est-ce pour cela qu’elles restent frémissantes de vie comme un doigt rosi par la brise, doré par le soleil, quand elles s’offrent au couchant pour mieux se lever sur la plaine rhénane ?

Ce joyau qui voit jouer cristal et grès, qui inspira Victor Hugo, puis Paul Claudel, se trouve avec le plus de justesse interprété par le poète plasticien surréaliste Hans Jean Arp; car il se présente comme une interface sur les frontières et sur les arts en se plaçant à la hauteur voulue. Ecoutons-le :

La cathédrale est un coeur

Comment ai-je pu dire

que la cathédrale de Strasbourg

était un coeur ?

Pour la même raison

que vous pourriez dire

que nous sommes une branche d’étoiles

[…]

 

La tour est un bourgeon.

Avez-vous compté les marches qui mènent à la plate-forme ?

[…] S’envolera-t-elle avec ses anges

la tour de la cathédrale de Strasbourg ?

 

La cathédrale de Strasbourg

est une hirondelle. […]

Elle se laisse tomber dans le ciel ailé

dans l’air des anges.

Le poème se trouve en entier dans l’article intitulé J.HArp. Mais ne tombez pas dans le piège du vertige ! Ne laissons pas non plus tomber la tige de la cathédrale ! Entrons dans la nef sombre, laissons-nous guider vers son choeur roman ajouré par un vitrail moderne, marial et européen. Arrivés face à l’escalier du maître autel, mesurons du regard le contraste entre les deux ailes du transept : au nord, le massif pilier roman; au sud, la finesse d’une colonne montant plus haut, plus loin, plus colorée, plus déliée, pour porter le croisillon méridional à bout de bras gothiques. Observons de plus près les colonnettes démultipliant la force de soutien : certaines sont étrangement évidées, comme interrompues et laissées en suspens pour laisser place aux quatre évangélistes attentifs au ras du sol, puis à quatre anges musiciens qui leur succèdent en une spirale retenant sa respiration et la nôtre dans un silence musical, avant le Jugement dernier…

Découvrons enfin, au sommet, les trois anges de la Passion, nobles et graves, et un ultime messager, moins élancé, moins altier, plus humble qu’eux, recroquevillé sous le poids d’une invisible charge. Regardons-le d’autant mieux qu’il se perd dans la voûte ; heureusement, il tourne son doux visage bienveillant vers la nef, vers les silhouettes qui semblent soulever son trône de pierre : il n’ose aller au bout d’un premier mouvement. Mais voici qu’il bénit imperceptiblement, indubitablement : il incarne le Juge de miséricorde en cette prouesse plastique et technique lancée au début du XIIIe siècle par une équipe française pour compenser le retard d’un chantier allemand, et pour créer à la croisée des chemins, au Bourg des Routes qu’était déjà Strasbourg, non pas le portail, mais le Pilier, du Jugement dernier; par cette représentation du Sauveur, Notre-Dame de Strasbourg est bien la porte céleste que salue le Salve Regina. Nous n’attendons plus qu’une photographe parisienne, pédagogue passionnée et physicienne chevronnée, Dominique Guest, pour nous donner de nouvelles images de ce chef-d’oeuvre inépuisable, en entrant cette fois dans la cathédrale dont elle nous a offert des clichés extérieurs.

Précisément, si la cathédrale se rattache au siège de l’évêque et si l’église signifie l’appel à sortir de chez soi, la messe pour laquelle elles ont été conçues essentiellement désigne l’envoi vers les autres et vers l’avenir : ces jeux entre l’interne et l’externe montrent combien, comment et à quelle hauteur non seulement artistique, mais aussi spirituelle, vit un tel édifice. La flèche unique ayant reçu le gigantesque bonnet phrygien qui protégea de la tourmente révolutionnaire “la huitième merveille du monde” définie par l’abbé Grégoire, puis ayant retrouvé les “belles couleurs” françaises promises par le serment que le maréchal Leclerc prêta en pleine deuxième guerre mondiale, en plein désert à Koufra, mérite de rester en devenir constant au sein, par les mains et par les soins, de ceux qu’elle protège magnifiquement : la façade harpée est bien moins écrasante qu’exaltante et le lanternon ciselé double dans le ciel de la cité son niveau dit au-dessus de la mer, tel un phare pour l’Alsace, l’Eurodistrict, la Rhénanie, l’Europe.

Quelle joie d’avoir vu cette cathédrale devenir le cadre d’un superbe “Noël sous les étoiles” diffusé ces jours-ci par France 3, et surtout d’y entrer en chaque Avent pour le Mystère de Noël qui la rajeunit sous la baguette magique des talentueuses aumôneries, des animateurs inspirés, capables d’investir ensemble à la fois leur art généreux et le grandiose édifice faits pour de telles fêtes ! Tout autour, les chantiers de construction se poursuivent pour aménager l’esprit et l’espace communs en vue d’un vivre ensemble à la hauteur du nom que nous portons, celui d’Europe, donc de Vaste-Vue : la ville de Strasbourg saura composer, au bord méridional de la cathédrale, une place du Château digne du bourgeon vibrant, du coeur battant et de la fidèle hirondelle que Jean Hans Arp percevait dans ce monument, puis préparer son millénaire dans la ferveur comme dans la beauté.

 

 

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