Chapelle Saint-François de Strasbourg Robertsau, 19 octobre 2018 : le chant irlandais d’Isabelle aux obsèques de sa grand-tante Sylvia Alexandre.

« Qu’elle soit réunie au faisceau des vivants ! » (1 Sam 25, 29)

SORELLA POVERELLA… La voilà donc changée en souffle de clarté, S.A., Son Altesse Anna Sylvia Alexandre qui changea deux fois d’état-civil sans s’être mariée, qui fut sœur Esther en religion : elle est passée à l’état de veilleuse lumineuse, mais elle demeure notre Sorella Poverella dans le sillage de la « petite » Thérèse comme du Poverello, ce « petit pauvre » François dont elle aima tant la langue natale et qui sous trois figures différentes bénit ses obsèques.

Première page d’un ultime carnet de Sylvia Alexandre : le 1er octobre est la fête de Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face.

« Si vous ne changez pas …  La citation de Sylvia reste en suspens : nous pouvons la compléter par la référence au texte grec de l’évangile selon Matthieu : « Si vous ne vous laissez pas transformer jusqu’à devenir comme de petits enfants, nulle chance que vous entriez dans le royaume des cieux » (Mt 18, 3).

Or, peu fanatique des bénitiers, Sylvia n’était pas une caricature des grenouilles… qui animaient de leurs vifs coassements le cloître de ses vingt ans. Voici les blancheurs et les senteurs musicales qui l’ont escortée de précieux souvenirs : de Crépieux-la-Pape à l’Assise médiévale où se convertit de fond en comble le jeune mari de Dame Pauvreté, depuis le chien des Sœurs qui changeait, mais s’appelait toujours Ami, à la Noël transcendée au seuil du paradis, notre amie s’est dégagée comme une flèche d’éclaircie qui se multiplie en splendeur de candeur, en douceur d’accomplissement.

François et Jacques François en vêtement blanc pour une eucharistie où le soleil perça le brouillard, comme aux portes de la Résurrection.

Car, nous a dit plus en explication qu’en consolation le frère Jacques François, quiconque se soumet sans réticence à l’épreuve peut accéder à l’éternelle enfance.

Ce fut le cas de Job qui refusa d’accuser Dieu sous le poids des catastrophes déchaînées, dont Sylvia médita le livre en français comme en hébreu jusqu’à son dernier soupir, et dont la lecture ouvrit à la lumière du cierge sa cérémonie d’À-Dieu :

Ah, si seulement on écrivait mes paroles, si on les gravait sur une stèle

avec un ciseau de fer et du plomb, si on les sculptait dans le roc pour toujours !

Mais je sais, moi, que mon libérateur est vivant, qu’à la fin il se dressera sur la poussière des morts :

avec mon corps je me tiendrai debout 

et, de mes yeux de chair, je verrai Dieu.

Je le verrai moi en personne et, quand mes yeux le regarderont, il ne se détournera pas (Jb 19, 1-23-27a).

Dessins de Sylvia : sous l’aurore du Crucifié se dessine et devine un visage transfiguré.

Ce fut pleinement aussi le cas de Sylvia, cette pauvrette clouée sans aucun geste possible en sa chambrette d’hôpital. Ses neveux ont franchi les années pour évoquer, avec l’inouïe sonorité d’une sororité discrète, le sourire d’écoute, de poésie et de profondeur que leur a légué l’intense présence, au-delà des distances, d’une tante incarnant, par la force moins des choses que de la grâce, les paroles du Psaume 130. Elles furent chantées littéralement dans une « odeur de sainteté », près de son cercueil nimbé par l’encens des lys :

Je tiens mon âme égale et silencieuse  

Mon âme est en moi comme un enfant

Attends le Seigneur…

SORELLA PASSERELLA

En pastourelle surmontant ses infirmités, en SORELLA PASSERELLA, notre amie offrit aux générations qui la suivent une « avancée vers la pensée dialectique », un permanent dialogue entre les deux Alliances (la juive et la chrétienne), une passerelle entre deux familles – l’infime par le sang, l’infinie par la communion -, la transmission d’un monde intérieur et pourtant rieur, donc d’un flambeau de compassion et de Passion. La génération montante fit à cette grand-tante unique, à cette singulière marraine, la grâce d’un vif témoignage de reconnaissance pour sa stimulante attention de sœur, pour ses dons d’abstraction et surtout pour ce que nous adultes pourrions appeler son « extraversion » : l’opiniâtre victoire sur ses misères, la perpétuelle conversion d’une rebelle désarmante et sa fidèle ouverture à l’autre comme à l’Autre. De cette gratitude enfin monta la fraîcheur d’un chant irlandais accompagné d’adresse et de tendresse.

Quand notre amie poète, plasticienne, polyglotte, bibliothécaire et docteur en théologie filiale fut vaincue par le syndrome de Little au point de ne plus pouvoir écrire, elle appliqua simplement le conseil qu’elle avait donné à son père Maxime Alexandre atteint par l’âge, suscitant ainsi de nouvelles pages fulgurantes : « Si tu ne peux plus écrire, dessine ! »

Dernière page du carnet tenu par Sylvia Alexandre autant qu’elle a pu.

5 Replies to “Sorella Passerella.

  1. En ces jours de montée vers la Toussaint nous faisons nôtre cet hommage à une vie qui eut à traverser bien des épreuves physiques et métaphysiques. Oui toute vie donnée et un jour reprise mérite qu’on lui rende grâce en particulier celle de Sylvia qui a su  » accompagner la peine du sang noir dans ses veines et dorer son silence de l’étoile patience. » Les chants et les mots alors tressent la couronne de vie promise à Smyrne dans le livre de l’Apocalypse  » je te donnerai la couronne de vie » Y passent Job et François d’Assise, y chante l’italien dont les ELLA sont des trilles d’oiseau et l’hébreu où furent écrits les psaumes de David et de nos âmes  » égales et silencieuses ». On croit entendre le chant irlandais de la jeune filleule et sentir l’odeur des lys blancs venus border Esther, avant l’encens de la dernière bénédiction. La pape de Crépieux a-t-elle essuyé une larme? Même sans connaître son histoire, nous pourrions le croire. Et Sylvia je crois au bout de son pinceau recueillera cette larme, la repeindra en bleu.

    1. Pour la rédactrice de Théâme native de Lyon, l’étymologie de « Pape » est ici moins ecclésiale : elle serait la boue fréquente en ce département de l’Ain. Mais la boue même devient de l’or baudelairien sous ce commentaire inspiré : merci et bonne route vers la fête notamment de tous les saints !

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