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Le visage d’Adélaïde Hautval-Haas sauvé dans le camp de la mort par Aat Breur, qu’elle sauva d’abord, rijksmuseum.nl .

Après la quête de la rue Adélaïde Hautval à Strasbourg Hautepierre qu’a retracée le précédent billet de Théâme, un précieux petit livre trouvé providentiellement vient de retourner à sa révélatrice. Mais des passages de ce témoignage légué, juste après la guerre, par le Dr ADÉLAÏDE HAUTVAL, continuent de résonner courageusement et de rayonner obstinément.

MÉDECINE ET CRIMES CONTRE L’HUMANITÉ

C’est un journal de captivité paru chez Actes Sud en 1991, dans la Série au nom évocateur « La Fabrique du corps humain » avec un avant-propos de Claire Ambroselli, encadré par une présentation et une postface d’Anise Postel-Vinay.

Sur un ton sobre et posé, frémissant en profondeur, tristement et noblement enjoué, s’expriment ici, au présent permanent, d’abord les tragiques pressentiments de la tragédie… En 1986 et 1987, juste quarante ans plus tard et juste avant son grand départ sous les coups de la maladie, le médecin psychiatre Adélaïde Haas devenu Haïdi Hautval voulut ajouter à ses notes de captivité doublement cliniques de poignants compléments. Si les infirmières tortionnaires portent le titre allemand qui équivaut à “sœur” d’une manière aussi révoltante qu’absurde, elle sut se montrer médicalement, humainement, discrètement, fraternelle jusqu’au bout, comme la sœur en résistance, en misère et récit de Primo Levi, qui fut également rescapé d’Auschwitz et qui sortit aussi volontairement de la vie l’année précédant le décès de Haïdi. Certes, plusieurs publications notamment poétiques rendent hommage depuis soixante-dix ans, dans bien des langues diverses, à cette “Juste parmi les nations” : tandis qu’une biographie globale d’Adélaïde Hautval se prépare à grande échelle et minutieusement, signalons pour ces dernières années Rebelles de Dieu de Jérôme Cordelier (Flammarion, 2011), et « La Luciole » n° 4 du Cidh.. Réécoutons aussi, pour savoir “si c’est une femme” broyée ou immortelle qui nous a laissé ce témoignage, la traduction du poème liminaire de Si c’est un homme de Primo Levi :

Vous qui vivez en toute quiétude

Bien au chaud dans vos maisons,

Vous qui trouvez le soir en rentrant

La table mise et des visages amis,

Considérez si c’est un homme

Que celui qui peine dans la boue,

Qui ne connaît pas de repos,

Qui se bat pour un quignon de pain,

Qui meurt pour un oui, pour un non.

Considérez si c’est une femme

Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux

Et jusqu’à la force de se souvenir,

Les yeux vides et le sein froid

Comme une grenouille en hiver.

(Traduction de l’italien par Martine Schruoffeneger.)

Remarquons d’abord dans ce Journal l’inquiétante lueur de bijoux attachants et dérisoires alors que s’approche l’heure de l’horreur : On n’ose pas penser la chose. Certes, ces enfants sont soignés, mais ô combien menacés : Jamais on ne voit s’épanouir sur leurs figures le plus léger des sourires.

Il faut bien apprendre et chanter, contre toute crainte obscure et dure, le canon « Dona nobis pacem ». Bientôt jacassent autour d’Adélaïde les cancans du camp et vient le moment de saisir ses bagages de vagabonde. A Romainville, elle fait la première mention de Marie-Claude Vaillant-Couturier, avant d’affronter les wagons à bestiaux, menant à une destination inconnue, noire et nue : AUSCHWITZ-BIRKENAU en 1943. Le lien de la correspondance paraît certes encore possible contre toute désespérance : « Les lettres deux cents mètres plus loin ». Mais, désormais, le renversement des valeurs fait loi. Et cependant, raconte Adélaïde, au seuil de l’innommable toutes nous chantons la Marseillaise avant d’entrer ; parfois, le jour indécis se précise et, alors que le droit de vie et de mort ne nous appartient pas, soudain l’absolu semble ne plus exister. La seule compagnie vivante paraît abjecte, mais suscite un tendre humour qui traverse, outre le vaste silence de l’épouvante, la distance de la survie si éprouvante, à propos de rats :  j’ai pris l’habitude de leur laisser un passage libre près de ma tête et de leur réserver une partie de l’oreiller comme route vicinale.

A RAVENSBRÜCK en 1944, on apprend à vivre noir. Aat sauvée va sauver des visages de l’oubli total, tandis que Haïdi invente des ruses épargnant d’autres malades, trop faibles pour travailler comme pour échapper à la solution finale : Avec le crayon rouge utilisé pour inscrire le pouls sur la feuille de maladie, on fait une petite bouillie. C’est un fard précieux. Mais, avoue l’héroïque psychiatre plongée dans une inévitable contagion anesthésiant et anéantissant toute déontologie, la participation existe néanmoins et il en restera toujours un sentiment de gêne devant soi-même. Elle affronte l’affreux moment d’un adieu serein et poignant ou d’un livide sentiment de culpabilité dévastateur : Les lits vides me regarderont.

Vient avril 1945 : dans le desserrement de l’étau barbare, écrit Haïdi, nous serons en république jusqu’au 29. Quant à la Libération, les mots restent sobres et constructifs : ce privilège crée des obligations de lutte et de foi dans un miracle toujours possible.  Alors éclatèrent de déchirantes retrouvailles avec la lumière, l’air et les feuillages : Cela faisait du bien et cela faisait immensément mal, car ce ne sont pas des arbres amis. Pour autant, faut-il conclure que le serment d’Hippocrate tombe dans l’oubli ? La dernière page affirme tout uniment : seules restent l’inviolabilité et la primauté de la personne humaine.

Nous résignerons-nous donc à ce que la rue Adélaïde Hautval reste une voie fantôme à Hautepierre, alors que cette personnalité continue d’ouvrir tout grand, dans le non-sens et dans l’absence, les vannes de la guérison, puis de l’horizon, et jusque dans nos hautes pierres des filets de franche lumière ? De tels visages nous aident à partager sur la terre suppliciée la manne de la confiance et de l’alliance, à sauver la flamme d’humanité dans la femme et dans l’homme nés sacrés, à cultiver ensemble l’ineffable terreau de la paix qui se donne et germe sans arrêt, sans que notre cœur tremble, quoi qu’il doive encore nous en coûter : au fil des veines souterraines, saveur et ferveur de la liberté doucement veillent, souveraines.

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