Nous serions les membres de l’homo sapiens sapiens; quel étrange bégaiement, pour désigner une réalité tout aussi mystérieuse qui est bel et bien la nôtre ! L’être humain est effectivement composé comme l’humus qui le nourrit : en outre il se rapproche de lui par une humilité naturelle, mais il est parcouru d’artères où circule également un humour libérateur.

Le réseau lexical tendu ci-dessus pour définir l’homme en général porte en germe tout le champ sémantique de son qualificatif réitéré pour nous situer dans l’évolution des espèces : car sapiens ne signifie qui sait que parce que tout le processus de l’assimilation a commencé par la sève des fruits qui nous parvient, avec sa saveur, avec son invitation à déguster, à discerner de l’amer le doux, à nous alimenter comme à nourrir enfants et frères, de substances essentielles à l’esprit comme au corps. Mais, lors de la Renaissance,  par l’humour et les symboles irriguant ses histoires de bons géants, Rabelais nous rend encore plus humains en nous donnant accès à la substantifique moelle des êtres comme des oeuvres : d’après lui, le corps est bien le nourrisson de l’âme et science sans conscience n’est que ruine de celle-ci, car elle est insipide. Le philosophe Kant semble s’en être souvenu deux siècles plus tard quand il nous donne dans son traité Qu’est-ce que les Lumières ? ce conseil en latin : Sapere aude, c’est-à-dire Aie le courage de ton goût et de ta pensée personnels !

Nous voici à la fois lancés loin, et plongés au coeur, de notre existence concrète. Pour autant, toutes les hypothèses ne sont pas bonnes à retenir : par exemple, le savon n’a rien à voir dans la famille de la saveur ou du savoir, contrairement à la sagesse, quintessence de l’alliance que nous venons d’apercevoir entre le corps et l’esprit… Il faut néanmoins nous laver de nos ignorances et de nos préjugés à grande eau, à la source même : sinon à celle du Verbe fait chair dans le Nouveau Testament, du moins à la source des parlers indo-européens. Sœurs entre elles, ces langues semblent avoir en effet scellé dès les temps préhistoriques l’Union dans la diversité, donc préfiguré l’Europe en la rendant possible. Elles ont en tout cas trouvé leur éclatant moyen de diffusion  grâce à un petit peuple extérieur à la sphère indo-européenne et d’appartenance sémitique : plus précisément, grâce à l’élan que symbolise et que galvanise du même coup le mythe de la Phénicienne Europe, comme étant le gage même, aussi transparent que le verre lui aussi phénicien, de l’alphabet et de son expansion méditerranéenne ! Offrons sur un plateau la variété de nos cuisines, dressons les tréteaux des projets, modelons le vase des créations concertées pour développer et partager le bien commun, réinventons l’hospitalité pour mieux pratiquer l’art de vivre ensemble : enfin, traduisons de nos sociétés les facettes et transmettons-nous les précieuses recettes. Sachons donc, au-delà des nobles synesthésies baudelairiennes, percevoir et chanter la palette des saveurs pour mieux les orchestrer par tous nos sens, pour construire ensemble la justice; puisque le sens d’Europe et de l’Eur-Ope mérite d’être saisi, puis incarné, comme la place laissée par le Crépuscule minuscule à l’étendue de la Vaste-Vue, au délicieux et mélodieux souffle du large, les saveurs seules sauront sauver l’Europe.

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