Mulhouse-Ouest, le Rond-Point des Justes en cours d’aménagement saisonnier.

Avant le confinement, avant la mobilisation contre le racisme, deux événements dont l’onde de choc se répand sur la planète entière, Marek Halter venait de livrer ses mémoires au titre teinté d’un apparent désenchantement : Je rêvais de changer le monde.

Création Studio J’ai lu d’après (C) collection personnelle de l’auteur.

Or Marek Halter a chanté le monde et l’a peint, à commencer par Jérusalem : “unique ville au monde où j’ai l’impression de pouvoir toucher du doigt l’éternité. Peut-être pas plus belle qu’une autre, elle semble pourtant suspendue au temps et paraît reposer comme une création, divine, sur un soc de roche claire”. C’est en chantant, en peignant, en combattant avec une bouillante espérance, qu’on arrive à changer le monde – ensemble.

Un autre créateur avait agi, témoigné, résisté, pour sauver les enfants même lointains de cette intemporelle cité : René Char écrivait en 1948 dans Recherche de la Base et du Sommet “Je n’oubliais pas le visage écrasé des martyrs dont le regard me conduisait au Dictateur et à son conseil, à ses surgeons et à leur séquelle”.

https://classiques-garnier.com/dictionnaire-rene-char.html

Marek Halter, étreint par l’humaine misère, avoue avec humour “Les gens sont ma drogue” alors même que “la faim, précise-t-il ailleurs, j’en connaissais bien le goût.” Et voici qu’au rond-point mulhousien des Justes un globe terrestre sort de terre, bourgeonne et déjà mûrit… Le monde danse avec son vide et sa plénitude une ronde pointée vers la justice, vers la vérité : “C’est en piochant dans le brouillard, conclut Marek Halter, que l’on peut espérer dégager une lueur”.

Rond-Point des Justes, rue de Thann à Mulhouse.

Mais, tandis que s’enchaînent actions et relations, livres et fondations, rencontres de Justes bien vivants à travers le monde, l’épouse qui se meurt au fil de l’entrelacs mémoriel ponctue et anime d’amour le récit : “La mélodie est revenue ! La plume reprend son rythme et les souvenirs affluent en masse. […] Un bruit sans bruit. Il vient de mon cerveau, de mes entrailles. […] Clara est morte.”

En cette fête de la Musique, à l’approche de la Saint-Jean d’été, ressuscite fidèlement la ronde pointée par le Jugement de miséricorde.

A la cathédrale de Strasbourg, le pilier du Jugement dernier s’anime de souffles annonciateurs qui font chanter la pierre : La Grâce d’une cathédraleStrasbourg, sous la direction de Mgr Doré, Editions de la Nuée Bleue, 2007 (photo Bernard Eckert).

Et voici que fuse en rond, en distanciation et pourtant en danse nouvelle, fraternelle, l’Hymne à la joie couronnant la Neuvième Symphonie de Beethoven.

Capture d’écran du concert diffusé ce soir par Arte : Jonathan Nott dirige la 9e de Beethoven au Victoria Hall de Genève réaménagé par le confinement.

Puissent nos ronds-points et nos rondes pointées nous mener à des routes réinventées. Puissions-nous ensemble jouer juste, au soir de ce jour voué par le monde unanime à l’harmonie, comme à chaque instant de notre humble vie !

Et voici qu’entre nos courses et nos étoiles en six jours la terre a fleuri :
dernière photo prise le 27 juin 2020.

One Reply to “Ronde pointée des Justes.”

  1. Merci pour ces JUSTES qui comme nous aspirent autant à la justice qu’à la justesse. Jérusalem leur garde une place à Yad Vashem, et nous avons en tête le marchandage entre Abraham et YHWH : combien de Justes suffisent à sauver une ville ? Puisse le Seigneur à la prière d’Isaïe faire “pleuvoir le Juste comme une rosée”. Alors l’action de la justice ne sera jamais éteinte, objet du plus haut désir de René Char devenu pendant la résistance capitaine Alexandre. Tant il est des jours où le Poète désire, comme nous, “donner un sens moins furtif à nos actes”. Aucune justice ne saurait donc rester furtive. Merci aussi pour ce soir bleu qui invite à la musique, et à ce nouveau “jour brillant au-dessus du noir, froissé son seuil d’agonie”. Alors peut-être en sourdine, comme dans un Clair de lune de Debussy, changerons-nous le monde comme le rêvait Marek, l’enfant juif et polonais portant le nom de Marie, qui réchappa du ghetto et qui devint pour les siens mémoire des pères, puis des mères : Sarah, Tsippora, Marie… Peut-être Clara l’avait-elle doucement conduit de ce côté-là d’une justice qui chante à mi-voix à l’ombre des berceaux et des rouets. La justice n’a pas seulement une épée : elle a des avocates aussi, d’humbles réparatrices aux trous de son manteau.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *