Île de Crète (Grèce) : Gortyne en août 1994.

France 5 a recréé récemment, par la diffusion de deux documentaires, le monde minoen et la face antique d’Athènes en procurant certes une récréation délicieuse à l’esprit comme aux sens.

Mais rappelons qu’au sud de la Crète un lieu reste gravé d’une part des premières lois écrites et d’autre part d’un arbre si ancien qu’on le croit d’un âge et d’une origine mythiques. À Gortyne, au bord des temps historiques, au pied de ce platane toujours vert, Europe aurait été déposée et aimée par un ravissant ravisseur divin…

Dans une lettre envoyée en 1906 de Gosol au collectionneur Léo Stein par Picasso, on dirait une douce réminiscence espagnole de l’Enlèvement d’Europe.

Zeus-Jupiter et la jeune Phénicienne ne sont-ils pas les parents attribués au roi Minos, architecte de la constitution et de la civilisation qui firent lever l’Europe comme une aurore ? Or, de même que l’olivier légendaire d’Athéna paraît avoir entraîné d’insurmontables difficultés réelles sur les chantiers de l’Acropole athénienne, ce platane crétois semble résister au temps comme aux doutes qui s’accumulent. Mais le plus étonnant est sûrement la manière dont Platon recrée l’atmosphère athénienne de récréation respirée par son imprévisible maître Socrate dans son dialogue Phèdre, précisément à l’ombre d’un autre platane superbe que l’amant de la sagesse décrit ainsi tout en avançant dans Athènes sous la conduite de Phèdre le long de l’Ilissus, pour que ses amis lui fassent commodément la lecture :

« Et voici que la source toute de grâce sous le platane ruisselle d’un cours très frais, comme il suffit du pied pour l’attester… (230 b)

Et la bonté des souffles traverse l’espace, délectable et suave à souhait : une mélodie estivale et claire entre en résonance avec le chœur des cigales (230 c). »

Or ces effluves de douceur et de dialogue trouvent leur accomplissement dans la suite du dialogue, quand Socrate décrit ainsi l’âme transportée par la beauté :

« On est porté par des ailes, des ailes retrouvées : on brûle de s’envoler, mais on ne le peut. À la manière d’un oiseau l’on porte le regard en haut… » (249 d)

Platon, Phèdre ou de l’âme : traductions proposées par Théâme.

Ainsi, l’âme aspire, ailée parfois à perdre haleine, éperdue et recrue de récréations… Elle se laisse alors sans cesse autrement recréer pour devenir elle-même dans la mue, hors de la vue.

Réthymnon (Crète) en octobre 2010.

Paradoxalement, des romans policiers régionaux peuvent le dire à leur manière, portant souvent la solution en creux, comme ces Enquêtes rhénanes parues au Verger cette année, recréant – d’arbre en livre, de racines en saveur et de fruits en lecteur – le passé pour mieux récréer le présent et, dans le lecteur, la valeur de la réalité donnée à vivre.

Le Verger Editeur, septembre 2018.

Le contrepoint de l’histoire et de la musique mené par Jacques Fortier nous entraîne alors dans une aventure qui semble nous guider vers l’avant : le temps palpite de pépites à venir, de paysages familiers, de souvenirs déliés, mais la transcription du latin verdien eût nécessité les soins d’un des personnages, le docteur François Hoff !

Sous l’inspiration de Dominique Gouillart, c’est un immeuble (stras)bourgeois étouffant que tout à coup la soif de clarté fend, qui brise le quotidien par un jeu dangereux, qui multiplie les fantomatiques apparitions antiques, les quadrilles endiablés d’une grille, qui peut enfin vous tétaniser avant de s’iriser, de vous aérer, de faire voler haut les plus lourds des barreaux.

Le Verger Editeur, avril 2018.

Il faut donc être « assez bête pour chercher la vérité », pour dépasser la maladie, le malheur qui toujours mendie, pour avancer à travers le mal environnant, ou ronronnant en soi, jusqu’aux fontaines prisonnières et jusqu’aux forêts trop altières, jusqu’à la révélation de l’affaire la plus vide et sordide, jusqu’à la libération de l’énergie par la santé splendide, à la fraternelle étincelle de la parole personnelle, quand la jeune journaliste Ira Hope à travers l’espérance ira, se dégageant des dernières pages, de l’enquête et du passé :

« Une paix merveilleuse ! Éblouissement, éclatement de joie ! Je n’ai rien ! […] Je voyais le monde à travers les traits noirs d’une cage ; je m’y débattais comme une souris qui sert de cobaye. Je me croyais environnée de barreaux, de grilles ; chaque rectangle était une lucarne de prison, chaque vertical ou horizontal l’élément d’un grillage. Cela se passait dans ma tête, et j’avais conscience que rien ni personne n’aurait pu m’aider. C’était horrible. Seule, parfois, la prière… »

Revenons donc à Platon, voire Apollon, par le ΓNΩΘI ΣEAYTON Connais-toi toi-même qui s’adresse à chacun par-delà cercles et siècles depuis un des frontons du temple de Delphes. Hildegarde de Bingen ne nous dit-elle pas dans le droit fil de l’oracle : « Regarde-toi, tu as en toi le ciel et la terre » ? En effet, comment la petite âme pourrait-elle se récréer sans se recréer, se connaître sans en rencontrer d’autres, sans interroger les mystères qui les entourent et parfois les oppressent ensemble, elle qui « n’a rien » ni ne possède quoi que ce soit, qui se faisait appeler par l’empereur Hadrien, puis par Marguerite Yourcenar, Animula vagula, blandula, Hospes comesque corporis  (Âmelette, vaguelette, tendrelette, Partageant foyers et sentiers avec le corps dans une traduction de Théâme) ?

Bayard Editions, août 2018.

Catherine Ternynck dans La Possibilité de l’âme fait mieux que paraphraser un titre de Michel Houellebecq.

Au contact des musiques, des muettes présences, à force de détachement, progressivement le deuil avec tendresse devient seuil en contemplant les humbles, en humant avec respect leurs dérisoires secrets, se laissant porter par un rythme clair hors des sombres algorithmes.

Il n’est d’âme qui ne cherche l’amour, il n’est d’amour qui ne chuchote l’âme.

La promesse, ou l’âme du temps.

De l’origine à la fin, elle est le souffle le plus ténu, le silence le plus pur, l’ombre la plus légère. Elle est le mystère qui nous fonde, nous dépasse, nous élève. La marque originelle d’un élan à être plus loin et plus haut que nous-mêmes.

Un vieux couple dont l’aile féminine s’effiloche va se recréer : « Âme, âme… », elle répète le mot, s’enveloppe dans le murmure. C’est une caresse sonore, un parfum inconnu, un goût d’ineffable. 

Écoute, écoute encore.                                                                                                                        L’entends-tu courir à fleur de l’éphémère, le murmure d’éternité ? 

Dans la nuit, quelle récréation flotte inespérée ? Ce chant d’amour, c’était une fugue de l’âme.       

Le regard d’un jeune modèle sourd-muet s’impose aussi dans l’absence, implorant le sculpteur en silence : « Tire-moi de l’informe, laisse-moi surgir du néant, insuffle-moi. Donne-moi l’âme ! »     

Alors l’âme du violon semble sortir libre, assortir au soir l’espoir, la mort à la vie, à l’accord la mélodie qui vibre :

J’étais invitée, vers des espaces intérieurs jusqu’alors inhabités.

À mesure que l’âme se donnait au monde et que moi-même je consentais à son offrande, elle renaissait autrement, elle se réinventait.

Au bord du grand mystère, il n’y a plus personne. Seulement cette douceur étrange et familière, comme celle d’une présence effleurée, et mon cœur qui bat.

C’est un souffle frais que ΨYXH (Psychè), disent l’étymologie et sa profonde harmonie… L’âme n’est-elle pas cet infime infini, qui danse immense et qui, jubilant, réunit ?

 

 

                         

One Reply to “Récréations.”

  1. Comme on va montant d’une inarrêtable ascension dans ce dernier billet de Thé-âme; comme si l’âme y était invitée à une cérémonie du thé au cours de laquelle lui seront offertes plusieurs infusions pour sa récréation et pour le renouvellement de cette part de soi qui « se tient égale et silencieuse et ne poursuit aucun grand dessein, juste comme un enfant tout contre sa mère ». Mais laissons tourner la lanterne magique. Nous voici d’abord sous un magnifique platane : nous en aimons l’ombre vaste et les feuilles grand ouvertes comme des paumes et les troncs qui semblent les peaux en mue de vastes tanneries végétales. Comme Picasso nous donne alors – inventons que ce soit sous ce platane mythique – une belle version d’Europe et de son  » ravissant ravisseur » ! Mais voici que Platon vient dialoguer avec la jeune princesse minoenne et lui, comme le vieux et jeune Chinois au cœur limpide et fin François Cheng, vient nous parler « DE L’ÂME », une possibilité dont on ne finit pas de se souvenir. Sommes-nous des corps dotés d’une âme ou des âmes dotées d’un corps ?
    Voici que la grande enquête fait un plaisant pas de côté avec les petites enquêtes rhénanes et l’on veut bien suivre leur tours et détours, sentant combien sous leur déguisement de récréation elles ne sauraient mettre l’âme sous scellés, laquelle aime justement n’avoir l’air de rien et voyager incognito « animula, vagula, blandula »… Alors taisons-nous, ce que nous allions dire encore en effacerait le souffle… L’huis s’est ouvert, la recréation est infinie.

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