Quel paradoxe respire au fond de chacun ! C’est une haleine imperceptible, un souffle impossible à retenir même sous les chaînes les plus pénibles ou terribles, un message plus sage et plus muet que les secrets les plus créateurs. Sans doute est-ce parce qu'”on n’enchaîne pas la parole de Dieu”, comme l’écrivait Paul dans sa seconde lettre à Timothée (2 Tm 2, 9).

Georges Bernanos (1888-1948) le savait, de l’enfance adorable à la guerre affrontée :

Jetez-vous donc en avant tant que vous voudrez, il faudra que la muraille cède un jour, et toutes les brèches ouvrent sur le ciel. (Georges Bernanos, Journal d’un curé de campagne.)

Ce rebelle faisait fidèlement face aux intimes démons de son cœur , ouvrant le plus profond désespoir au matin qui naît du soir comme il l’écrivait aux Baléares, où le surprit avec toute sa famille la guerre d’Espagne, dans le même roman intitulé Journal d’un curé de campagne :

Le péché contre l’espérance — le plus mortel de tous, et peut-être le mieux accueilli, le plus caressé. Il faut beaucoup de temps pour le reconnaître, et la tristesse qui l’annonce, le précède, est si douce ! 

Cet infatigable voyageur, écrivain, résistant, père de famille, approchait et suggérait la solidarité des âmes, donc la mystérieuse communion des saints dès ici-bas ; son Journal rejoint ainsi l’inspiration de son ami le peintre Jean-Georges Cornélius :

Mais j’imagine le silence de certaines âmes comme d’immenses lieux d’asile. Les pauvres pécheurs, à bout de forces, y entrent à tâtons, s’y endorment, et repartent consolés sans garder aucun souvenir du grand temple invisible où ils ont déposé un moment leur fardeau.

L’écrivain polémique à la plume poétique et visionnaire nous rend plus chers les paysages familiers qui nous entourent et nous habitent d’un immense espace intérieur :

“Est-ce possible? L’ai-je donc tant aimé?” me disais-je. Ces matins, ces soirs, ces routes. Ces routes changeantes, mystérieuses, ces routes pleines du pas des hommes. Ai-je donc tant aimé les routes, nos routes, les routes du monde? Quel enfant pauvre, élevé dans leur poussière, ne leur a confié ses rêves? Elles les portent lentement, majestueusement, vers on ne sait quelles mers inconnues, ô grands fleuves de lumières et d’ombres qui portez le rêve des pauvres !

Jusqu’au Brésil, Georges Bernanos porta le souci de sa famille, de son peuple et d’une parole libre pendant que la deuxième guerre ensanglantait le monde :

Sa confiance en “la liberté de la gloire des enfants de Dieu” (Rm 8, 21) lui inspira certes des romans engagés, mais aussi des écrits de combat contre toutes les tyrannies, surtout les plus sournoises :

La force et la faiblesse des dictateurs est d’avoir fait un pacte avec le désespoir des peuples. 

Les Dialogues des Carmélites eurent une genèse au moins aussi mouvementée que la vie de leurs héroïnes (martyres de la Terreur à Compiègne) et de leur auteur ; mais ils furent sauvés de justesse, pour le public comme pour de nombreuses adaptations, par la lumière tunisienne où Georges Bernanos puisa la force de lutter cette fois contre la maladie mortelle et par l’efficacité tant amicale qu’éditoriale d’Albert Béguin. Car ce que proclame en silence l’âme est plus fort que la mort, et change en symphonie d’énergie nos pauvres concerts de nostalgie, dans le sillage fraternel de Bernanos qui, depuis son havre brésilien au Chemin de la Croix des Âmes, continue d’élever Les Enfants humiliés :

je ne méritais pas un autre instrument que l’orgue de Barbarie dont je joue sous vos fenêtres, oh ! mes vieux compagnons ! Lorsque j’étais jeune encore, il m’arrivait peut-être de tourner la manivelle du bout des doigts, de pencher un peu trop la tête vers mon pauvre moulin. C’est fini. Réfléchissez un peu, faites-moi cette charité. Je ne puis plus prendre cet objet pour un chef-d’œuvre de lutherie, il y a trop longtemps que je le porte, la courroie m’en scie l’épaule. Je continuerai de moudre jusqu’à ce que le moulin soit vide, voilà tout, je le rendrai vide au bon Dieu et même j’essaierai soigneusement de l’astiquer une dernière fois avant de mourir, non dans l’espoir d’épater les musiciens du paradis, mais pour l’honneur de la profession. D’ailleurs ce n’est plus sous vos fenêtres que je joue, réfléchissez à cela aussi. Le vieux bonhomme a changé de trottoir, le vieux bonhomme en a fini avec les concierges et les flics. Je n’attends plus qu’un visage ami m’apparaisse derrière les vitres, je ne suis plus tenté de loucher vers les premiers étages opulents ou la mansarde à géraniums. Ma musique vous arrive du bout du monde, ainsi que le témoignage, non pas de mon art, mais de ma constance. Lorsque vous ne l’entendrez plus, ce ne sera pas ma faute. J’aurai fini bravement ma carrière de chanteur des rues dans un pays sans rues ni routes – à moins que vous ne croyiez l’entendre toujours. Car ce n’est pas ma chanson qui est immortelle, c’est ce que je chante.

 

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