“Chant par degrés //Je lève mes yeux vers les montagnes // C’est de là / que vient mon aide // Mon aide vient de Yhwh /celui qui fait le ciel et la terre” : ainsi commence, dans la Bible publiée par les éditions Bayard en 2001, le psaume 121 (ou 120) traduit par O. Cadiot et M. Sevin. Colette Weil qui forma tant d’étudiants et d’acteurs, spécialisée dans l’œuvre de Giraudoux et citée dans ce blog (article “Royal ARTUS !” daté du 5 février 2012), aimait à le moduler discrètement. Aujourd’hui au droit fil du matin, à la cadence des nuages qui dansent réellement sur l’azur de “Théâme”, remontons à notre tour vers les sources qui donnèrent à cette fête de Pentecôte son nom : cinquante (pentecosta en grec) jours après la Pâque, le peuple hébreu fête chaque année “Chaouvot”, c’est-à-dire d’une part les moissons de la terre et, d’autre part, le don de la Loi que Dieu fit à Moïse comme à son peuple sur l’Horeb.

Au début d’une ère nouvelle, cinquante jours après Pâques, l’absence de Jésus se changea soudain, dans la salle haute d’une maison blottie au creux de Jérusalem, en un ouragan de présence, de force et d’union. Langues de feu sur les têtes bouleversées, mais amies, langues déliées pour diffuser la nouvelle d’une vie délivrée de la mort : quand le sol s’anime d’invisibles cimes, les Actes des Apôtres jaillissent et, du bout du monde, des mots d’enfants reviennent alors avec l’élan du vent. S’il est vrai que, “la Genèse, c’est la jeunesse du monde”, aujourd’hui roulis et tangage mènent à bon port les langages.

Dès lors, qu’est-ce que la communion sinon, bien au-delà de l’immunité, des municipalités ou des rémunérations, l’accès aux droits et devoirs mutuels, sinon le partage des responsabilités reçues d’en-haut pour sortir ensemble chaque jour du chaos ? Au début de l’évangile de Jean, le bien commun et pourtant inaliénable est obscurément apparu même au vieux pharisien Nicodème quand Jésus lui a dit avec une insaisissable clarté propre à la notion latine de divinité, avec un sourire qu’on devine attentif, avec une autorité ferme autant que douce : “Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit.”

Or les termes de souffle et d’esprit ont leur origine dans l’onomatopée que la langue allemande rapproche volontiers d’une “peinture sonore” (“Lautmalerei”) ou d’une “résonance de sens” (“Schallwort”), tout comme le grec “pneuma” aux applications techniques autant que… spirituelles ! Nous rappelant que, dans un dialogue de Platon intitulé Cratyle ou sur la justesse des noms, la désignation du dieu par “theos”  proviendrait de la course stellaire à travers le ciel, il nous faut retourner comme promis à la famille latine de l’âme : tel “rûach” en hébreu, elle est brise qui circule, haleine qui crée le rythme vital, qui anime la personne et son entourage, qui les relie à l’atmosphère, nom certes galvaudé, mais toujours porteur, du cadre où nous respirons ensemble comme le sait aussi la langue allemande avec le verbe “atmen”  – peut-être à rapprocher du titre attribué à Gandhi : Mahatma, “la grande âme”…

Ecoutons une autre voix profonde et prophétique, celle de Robert Schuman : “L’Europe se fera une âme dans la diversité de ses qualités et de ses aspirations”. Quelle chance unique est entre les mains des Européens, de devoir inventer et tracer ensemble, patiemment, la voie étroite qui relie au besoin le soin, à la désespérance la respiration de la confiance, à l’injustice l’indignation, à la misère des solutions vraiment prospères, enfin la concertation à la préoccupation ! Il valait donc la peine, même et surtout si l’oubli ternit leur signification, d’avoir après les deux jours fériés de Pâques, dans ce mois de l’Europe et de Marie, deux matins consécutifs pour gravir les invisibles cimes qui sans se lasser nous animent, pour chevaucher leurs vagues étymologiques à la suite et à l’instar de la Vaste-Vue incarnée par Europe, pour ainsi fêter dignement la prometteuse, mais toujours surprenante, moisson de la Pentecôte.

 

 

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