Pyrogravure réalisée par M. Lucien Roeckel de Strasbourg,
rescapé du camp soviétique de Tambov (ou Tambow).

Le brouillard rend hagard, surtout sous les grillages de la guerre sans âge. Surtout quand dans un camp meurt la jeunesse, des attaques hivernales, de la faim, des coups, des trahisons infernales. On dirait qu’Isabelle Sorente a su, par empathie visionnaire – par-dessus tout le temps et l’espace qui jamais ne s’effacent, mais qui souvent vont s’unissant – réconforter d’une actuelle tendresse les plus anciennes et dures détresses : « Je suis là. Je reste avec toi« , répètent ses personnages dont paraissent les visages, de l’inhumain aux vrais chemins, des haines honnies jusqu’à l’harmonie. Comment donc résister à l’envie de citer l’histoire de Thomas l’incorporé de force et son âme jeune, toujours à fleur d’écorce ?

Mais derrière les arbres brûlés s’en dressaient d’autres, miraculeusement verts.

Une partie de lui avançait.

Une partie de lui apprenait à voler. Il suffisait d’un regard, d’une supplication. Quelque chose disait : Viens. Et il volait vers un gars à l’air épouvanté ou vers un cheval hennissant au milieu du fleuve, battant des pattes parmi les cadavres, le fixant une dernière fois de son œil noir immense avant de se laisser tomber au fond de l’eau.

Puis la voix d’un soldat le ramenait sur terre.

Davaï ! Davaï ! Bistra !

Ces cris russes « Vite ! Vite ! Travail » ont résonné, jusqu’à leur mort, des rails qui n’arrivent nulle part, mais qui grincent dans l’oreille et parfois la bouche des anciens de Tambov : seul les touche – comme des oiseaux – l’infini, mais ils cherchent toujours leur nid.

Ils arrivèrent en gare de Rada à quatre heures du matin.

Laissant derrière eux la gare et sa lumière spectrale, les prisonniers – ils étaient environ trois cents arrivants ce matin-là, alsaciens en majorité, mais aussi belges, roumains, hongrois – entrèrent dans la forêt, suivant un sentier bleuté comme une veine ouverte entre les chênes et les bouleaux.

Il avait presque oublié où il se trouvait. Il croyait marcher derrière son frère dans un rêve.

Quand soudain le camp fut là.

Comme un village au milieu de la forêt. Avec cinq miradors à la place du clocher.

Quatre rangées de barbelés de quatre mètres de haut.

Le soleil se levait.

Ils entrèrent.

Isabelle Sorente, La Femme et l’Oiseau : première partie, L’ATTAQUE.

Première de couverture et jaquette du roman d’Isabelle Sorente La Femme et l’Oiseau,
Editions Jean-Claude Lattès, 2021 : conception graphique le-petitatelier.com.

Alors l’arrière-grand-oncle rescapé trouve pour la première fois, comme une vieille louve sait encore sauver les petits menacés, les mots qui nourriront le cœur de liberté, même et surtout s’il s’est mis à battre bien plus loin, pour courir quatre à quatre vers la noble et chaude vérité :

D’abord, il fallait abattre des bouleaux. Pour dégeler la terre parce qu’elle était trop dure, elle refusait de s’ouvrir, la terre ne voulait pas avaler tous ces morts. J’avais l’impression d’entendre gémir les arbres, je leur demandais pardon avant de les abattre. Je leur demandais pardon à voix haute, entre le grondement des tracteurs et le bruit des scies, personne ne m’entendait. Mais, au bout de trois voyages de nuit, du camp à la forêt de Rada, de la forêt de Rada au camp, je ne pensais plus à demander pardon. Alors je demandais à mon esprit de prier à ma place. Je lui demandais de prier pour les morts.

Dernière de couverture et dos de jaquette du roman d’Isabelle Sorente La Femme et l’Oiseau.

Le passé remonte et l’oncle raconte de retour au pays, meurtri, dans ses Vosges blotti, mais comme en une terre étrangère qui nécessite une aile légère :

– L’esprit qui nous réveille juste à la bonne heure, dit l’oncle sans la regarder, l’esprit qui prie pour les morts… Cet esprit a des pouvoirs, Vina. Il a le pouvoir de voler. C’est quelque chose que j’ai appris à Tambov. Je m’envolais chaque nuit au-dessus de la fosse. Je volais au-dessus des barbelés et des miradors, je volais au-dessus du carnage, je volais jusqu’à cette falaise que tu vois en face de nous. Je me reposais dans ses creux.

Mulhouse, mémorial des Anciens de Tambow au pied du Belvédère :
statue du « prisonnier inconnu » signée Orlando Longhi et Biondan-Italy.

Il se rappelle, il rappelle à la vie les ombres pour la jeune écoute amie, pour la précoce Vina que la souffrance mina :

Lui ne croyait pas que c’étaient des illusions. Lui savait que les frontières sont plus poreuses qu’on ne le croit. Celles qui séparent les pays et celles qui séparent les gens.

L’esprit était un oiseau et l’esprit était le ciel que l’oiseau traversait.

Telle était sa foi personnelle.

Si c’était une illusion, au moins elle était vaste. Au moins, elle le reliait aux autres.

Combien de gars s’étaient laissés mourir au retour de Tambov ? »

Isabelle Sorente, La Femme et l’Oiseau : deuxième partie, LA FILLE AUX YEUX NOIRS.

Un leitmotiv noue le destin et le salut de l’Alsacien Thomas à la haute nature… Par quelle énergie reste-t-il donc mû ? Quel ENVOL naît de la littérature ? Il faut féliciter autant que remercier l’aviatrice créatrice Isabelle Sorente : en l’air le plus vicié, la plume a su descendre, soudain la « Non-Fiction » est communication, l’âcre brouillard mortel a fini par se fendre. Les orphelins de ces anciens de Tambov ont reçu le bien du plus profond, du plus improbable, courage, dont leur parvient enfin l’âcre source sauvage :

La violence avait un bec profilé pour l’attaque et un œil fait pour voir l’invisible.

Un peu plus à l’est s’est jeté le lest d’une Procréation savamment assistée : ainsi vint au monde en Inde Vina, qui plus en esprit qu’en taille poussa.

Mais les compartiments cèdent quand se brise l’ère laide. Laissons les caméras, laissons l’obscurité des salles, sécréter d’autres sécurités… Pétroglyphes, murs qui griffent : neuf mois pour la naissance d’un ballet, ce n’est pas trop pour que les pas créent des palais, pour que les ailes de l’enfance prennent de l’âme la défense.

La Filature du Mulhouse, Opéra national du Rhin, 13 novembre 2021 : le corps de ballet domicilié à Mulhouse danse Les Ailes du désir inspiré par le film de Wim Wenders.

Car il nous faut le regard de l’enfant si nous voulons garder « le monde grand ».

Tableau de Richard Holterbach exposé à l’église Sainte-Marie de Mulhouse :
évocation de l’Orangerie strasbourgeoise avec la « Gänseliesel » (Lisette aux oies).

Que nos yeux dessinent la danse du plus délicieux des silences ! Droits de l’enfant, présentation de Marie, Christ roi sans nation autre que nos actions qu’Il inspire pour tout sortir des mortels délires, du refus, du rebut : « le monde est grand », plus que Tre pianitrois étages, qu’un amical piano, qu’une nef sans naufrages… Qu’à travers le brouillard s’élancent nos regards.

Concert à l’église Sainte-Marie le 14 novembre 2021 :
« Franz Schubert, Franz Lachner, dans l’intimité d’une amitié musicale »
par l’ensemble Double Face.

One Reply to “Que le brouillard cède aux regards.”

  1. Merci aux ailes de Théâme de prévenir notre désir d’envol au-dessus des brumes de novembre. Merci de nous faire voler avec la Femme et l’Oiseau au-dessus de Tambow et des bouleaux abattus… malgré soi… malgré les stupides guerres intérieures comme extérieures. Qui n’a jamais connu quelque écoulement inexorable de la rivière de sa propre vie qui ne fût en secret ordonné par ce … malgré soi ? Qui peut prétendre avoir toujours été maître de ses actes, de ses chemins, des événements venus le façonner ? Plutôt que de hausser les épaules, on pardonne, on demande pardon et l’on prie. Tant l’Esprit en nous garde ouvertes des fenêtres, des échappées ! Comme elles tremblent en nous, les ailes de ce désir de n’appartenir à personne sinon au point d’or de cette lampe inconnue de nous, inaccessible à nous, qui tient éveillés le courage et le silence ! Prier, chanter, danser, jouer, peindre, écrire peut-être, tous donneurs de ces ailes que nous n’avons pas autrement qu’en fraternité. Que se réalise l’amour de ce désir demeuré désir. Plus que jamais, volons au-dessus des brouillards. Soyons des Icare qui ne tombent pas.

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