En hommage à VACLAV HAVEL, Cormac MacCarthy, Georges Bernanos, Manegold de Lautenbach, et à l’Enfant de la crèche.

Si, dans d’autres langues indo-européennes, la voie se rapproche

des strates, perceptibles par exemple dans le toponyme de Strasbourg, qui lui garantissent la stabilité,

donc des véhicules qu’elle peut porter à leur destination,

la source du terme route est plus étonnante, aussi rafraîchissante que nourrissante : car elle nous rapproche de la rupture nécessaire pour que le terrain accueille une piste durable !

Sans doute Manegold de Lautenbach (village accessible par la route représentée ci-dessus) a-t-il éprouvé cela, comme clerc, professeur, père de famille itinérant, voilà près de mille ans, lorsque ses convictions chrétiennes, morales, donc politiques, l’ont engagé dans la lutte à mort contre un pouvoir temporel abusif, ou plutôt pour frayer la voie en pleine querelle des Investitures autant au contrat social qu’à la séparation entre l’Eglise et l’Etat. Voici en tout cas ce qu’il écrivait à la fin du XIe siècle à Gebhard, archevêque de Salzbourg : « Je redoutais que, si la rumeur répandait que j’avais à plusieurs reprises écrit [pour m’opposer aux maîtres du Saint Empire Romain Germanique], moi qu’ils avaient expulsé des lieux faits pour la culture humaine, même dans les forêts ils ne me harcèlent, et de ne trouver ensuite de sûreté ni dans les cachettes des vallons, ni dans les tanières des bêtes sauvages, à la protection desquelles jusque-là je devais avec peine la survie [… exactement comme] ils avaient banni nos frères même de leurs toits, qu’ils avaient spacieux. »

Un autre grand voyageur, inspiré par sa famille terrestre et spirituelle autant que par une absolue liberté, a su métamorphoser son errance et sa pauvreté en textes immortels, de fiction ou de témoignage. Ainsi, au sortir de ce qu’on appela « la der des der », Georges Bernanos composa d’un jet, tout en parcourant la France de l’entre-deux-guerres comme employé d’assurances, Sous le soleil de Satan que M. Pialat tenta de porter à l’écran. Une de ses pages nous rapproche de Noël, lorsque un vieux prêtre affirme à son jeune vicaire :

« Tout à l’heure, le monde commence ».

Ainsi, même et surtout face à la tentation du désespoir, le ciel ouvre une route de foi, d’espérance et d’amour, dans le cœur comme sur la terre des hommes : ce romancier engagé la sillonna passionnément jusqu’au bout.

tournage-du-film-la-route

Venons-en à un auteur contemporain, celui précisément de La Route, L’Américain Cormac Mac Carthy dont l’œuvre a aussi été transposée au cinéma. Après un cataclysme apocalyptique, un père anonyme et son fils sans prénom errent dans l’univers dévasté, traqués par d’autres victimes devenues cannibales, croisant des espoirs fous et des horreurs affolantes à travers un dialogue solidaire ininterrompu : l’on songe à l’enlèvement monstrueux d’Europe dans la nuit marine et solitaire, à la douloureuse brisure d’un enfantement salvateur, à l’irruption d’un monde nouveau : alors, comme une barque, le vieux monde craque, gémit, puis arrive à bon port. Contre toute attente, de même que l’Orientale Europe mit au monde sur l’île de Crète la civilisation européenne, donc de la Vaste-Vue, par-delà l’exil, la souffrance et l’arrachement, de même que la naissance d’un Enfant plus que juif ouvrit une brèche de sacrifice et de délivrance dans la forteresse forcenée qu’était l’Empire romain, exactement ainsi, dans cette passionnante anticipation passionnée, un être jeune porte le flambeau de la marche après avoir vu mourir celui qui lui avait dit : « Il faut que tu portes le feu.” Car le fils avait aussitôt relancé l’échange suprême et minimaliste : “Je ne sais pas comment faire. / Si, tu sais. / Il existe pour de vrai, le feu ? / Oui, pour de vrai. / Où est-il ? Je ne sais pas où il est. / Si, tu le sais. Il est au fond de toi. Il y a toujours été. Je le vois. »

« Ça va aller / D’accord… » Et le dialogue
En attendant Godot,
En étirant le dos,
Nous délivre des crocs de tous les dogues :
« L’œil reste ouvert »
Jusqu’aux enfers ;
L’espoir flotte,
Soigne et trotte.
Le négatif
Nous rend plus vifs,
De même que la tragédie
Nous rappelle le prix de la vie :
Du fond de la désolation
Jaillit déjà la consolation.

Dieu prit chair en notre monde,
Qui se fait nouvel
Et beau par Noël,
Pour que Sa route s’y fonde
Parmi nous sans fin,
Reliant les chemins :
Dans la puanteur de la nuit s’élance
Tout à coup cette immense danse.

L’apocalypse ne signifie-t-elle pas en définitive la révélation céleste et l’humaine libération ? VACLAV HAVEL, enfant de la balle et auteur dramatique, qui conduisit la révolution de velours et dirigea la Tchécoslovaquie, puis la République tchèque, dans une clairvoyance aussi courageuse qu’européenne, mais qui vient de quitter brutalement la vie d’ici-bas, le savait mieux que personne : il y a juste vingt-deux ans, il se dégagea dynamiquement, avec tout son peuple, des plus absurdes barreaux, des rideaux les plus opaques, par un théâtre de l’absurde au rire certes masqué, mais subversif, donc par la prise de conscience – ou plutôt d’âme – opérée ensemble, jouée en commun, dans la gravité responsable et partagée de la liberté qui gagne toujours plus loin, toujours plus profond, l’Europe et sa Vaste Vue.

3 Replies to “Quand on entend craquer le monde, une route éclôt et nous fonde.

    1. Merci pour ces avis encourageants ! D’ailleurs, l’étymologie se complète à l’infini, qu’il s’agisse de “la route” ou bien des “muses”, auxquelles se joint heureusement pour les blogs, comme celui-ci l’a déjà suggéré, Dialogue…

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