Telles ces montgolfières qui visitent les brises de Cappadoce et en irisent la terre pour longtemps,  le ciel vient souvent labourer le sol sans que nous le sachions, et y sécréter un miel aussi radieux que précieux.

Ainsi, les abeilles traversent les poèmes de Virgile appelés Géorgiques, d’un adjectif grec parallèle au qualificatif latin “agricole”. Rappelons-nous les ruchers de notre enfance ou de notre expérience, cachés dans des murmures solaires et des murs solides, entourés d’amour et de crainte, d’énigmes et de précaution : au moment d’y organiser des cousinades, nous revisitons dans le Haut-Rhin Lautenbach, village natal de Manegold, ses fondations sur le roc, ses tunnels secrets, ses raidillons ainsi que son porche de lumière, pareils sans doute à ceux qu’entre deux courses immenses retrouva dans son berceau familial le grand homme fugitif, et toujours méconnu.

De semblables ruchers ont fait surgir sous le souffle de Virgile, au tournant des millénaires, à l’aube de notre ère, l’histoire d’Orphée et d’Eurydice, donc l’apologue de l’art plus fort que la mort, du chant plus fertile que les champs à labourer. Car le berger Aristée (nom grec lié au meilleur par la notion de vertu et futur neveu d’Europe par alliance) aurait reçu des Muses l’art de l’apiculture, mais l’aurait perdu après avoir exposé par ses avances Eurydice à sa première mort – avant que son époux chanteur Orphée ne la perdît une seconde fois dans sa hâte de la regarder enfin, en la tirant des Enfers derrière lui… Seuls des sacrifices, comme  sa mère, la nymphe Cyrène, le prédit pour Aristée une fois que le dieu marin Protée a retracé la triste quête d’Orphée, peuvent apaiser la colère divine déchaînée contre ce berger trop léger :

“Alors (soudain prodige étonnant à conter),

l’on perçoit au milieu des entrailles bovines

et liquides un bruit : prises à bourdonner,

des abeilles fondent hors des chairs qui se minent,

à l’infini des nuées se déploient. Et voici

qu’à la cime d’un arbre elles se réunissent

pour dérouler au long des branches lisses

la grappe d’un fruit qu’on croyait parti.”

(VIRGILE, Géorgiques, IV, vers 553-557, adaptation par Théâme qui a dû ouvrir d’abord les pages du livre tels les rayons d’une ruche, en protégeant leurs alvéoles…)

Tout le mythe d’Orphée est ainsi parcouru de renaissances, sous-tendu par la résurrection. Peut-être est-ce pour cette raison que Socrate le cite chez Platon et que l’œuf en est le symbole enveloppé de mystère par l’initiation orphique.

Cette alliance de la terre et du ciel, cette victoire du salut sur la (dé)perdition, se retrouvent dans la vie de Georges, soldat natif de Cappadoce, dont le nom signifie également “celui qui cultive le sol” : il fut martyrisé au début du IVe siècle en Palestine et passe pour avoir neutralisé un dragon redoutable. A la faveur d’une belle liturgie, d’une homélie tout imagée qui salua le Dieu porteur du “bon goût de l’amour” et d’une animation chorale réussie, une église alsacienne placée sous son patronage à Brunstatt (ou Cité du Puits) a récemment hébergé les noces de la promesse et du chant, lors d’un mariage où l’hymne à la charité de saint Paul résonna de sa musicalité profonde :

“Si je bavarde dans les langues des hommes ainsi que des anges, mais si je n’ai pas d’amour, je ne suis plus qu’airain sonore ou cymbale retentissante. Et, si j’ai le don de prophétie et que je connaisse tous les mystères, toute la science, et si j’ai toute la foi jusqu’à transplanter des montagnes, mais si je n’ai pas d’amour, je ne suis rien. Et, si je débite tous mes biens en bouchées pour affamés, si je livre mon corps à la flamme, mais si je n’ai pas d’amour, cela ne m’avance à rien. (Première lettre aux Corinthiens 13,1-3.)

Nous voyons pour l’instant par un miroir, en énigme, mais bientôt face à face ; pour l’instant je connais en partie, bientôt je ferai connaissance comme j’ai fait l’objet de la connaissance. Or maintenant demeurent foi, espérance, amour, ces trois forces ; mais plus grande que les deux autres est celle de l’amour.” (Ibidem, 13,12-13.)

N.B. La traduction du grec pour ces passages est proposée par Théâme.

Ces jours-ci, les spectateurs du festival d’Avignon et de la chaîne ARTE ont aussi pu voir, dans une ancienne carrière à l’air libre,  le ciel en quelque sorte labourer la terre par le spectacle “Puz/zle”, où la vie jaillit de la mort, la construction de la destruction, où la paix surmonte la guerre, où la communion résout l’explosion, où sans fin musique et danse relancent la vibration de l’espérance.

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