la-marche-des-dinosaures

Regardant récemment “Le Monde perdu – Jurassic Park” de Steven Spielberg, on pouvait mesurer combien le passé parfois nous fascine, nous happe et nous aspire dans des abîmes de passions et d’horreurs, bien au-delà des dinosaures et autres tyrannosaures. Ainsi la spirale de la boue engloutit nos appétits de puissance et nos connaissances intéressées, nous réduisant, les coupables autant que les victimes, à l’état bestial, puis inerte ; dès l’aube de la Renaissance, Rabelais avait bien raison en affirmant : “Science sans conscience n’est que ruine de l’âme”.

Mais une autre forme de boue délivre nos imaginations de leurs chaînes informes et mortifères :

la poussière et la boue des sociétés primitives où s’est probablement vautré le taureau Zeus laissent place

aux lignes nettes qui portent

non seulement le palais de Minos,

mais aussi ses tables de lois,

donc les divers arts nés de sa mère Europe – princesse enlevée du Proche-Orient,

puis reine couronnée en l’île de Crète qui présente l’avant-poste et l’avant-goût de la Grèce,

ainsi les premiers pas de la démocratie,

enfin l’essor de l’Europe tournée, hors de la ténébreuse servitude, vers la clarté d’une liberté concertée.

Dès le deuxième siècle avant notre ère, le poète syracusain Moschos mit en effet dans la bouche de Zeus s’adressant à la jeune Europe, encore désespérée, ces paroles énigmatiques et prophétiques :
“De moi tu feras naître d’illustres fils,
qui tendront tous un sceptre aux mortels”.
Une fois dépassée la séduction animale, quel est ce sceptre à partager, sinon l’instrument qui tracera, gravera, diffusera, les lettres de l’alphabet provenant, comme Eur-Ope et avec des barques révolutionnaires, de Phénicie ? Ne devenons-nous pas, avec ce simple accessoire, tous et chacun, libres et souverains, dégagés enfin de l’aveugle bestialité vers une plus Vaste-Vue ?

Venons-en à une tout autre apothéose de la boue : de la glaise à partir de laquelle Adam le terreux accueillit, nous dit la Genèse, le souffle de vie, passons à l’étrange boue dont Jésus, d’après l’évangile de Jean au chapitre 9, enduisit les yeux de l’aveugle-né pour l’ouvrir à la “lumière du monde”. De même que le Nazaréen venait d’écrire sur le sol plutôt que de condamner la femme adultère au chapitre 8, de même qu’il délivra de son bégaiement un malade de la Décapole par la salive qu’il lui déposa sur les lèvres d’après le chapitre 8 de l’évangile selon Marc, ainsi son crachat mêlé à la terre suffit à envoyer à la radieuse piscine de Siloé – c’est-à-dire de “l’Envoyé” – un être qui en sortirait définitivement lavé d’une cécité congénitale, en pleine ville de Jérusalem un jour de sabbat. Quelle leçon tirer de ces rapprochements, sinon le pressant rappel de la responsabilité humaine ? Ce passage de Jean est d’ailleurs choisi pour l’étape dite des scrutins sur le chemin baptismal d’un adulte. Tant il est vrai que l’esprit pétrit notre matière pour que nous apprivoisions toute haine, sauf précisément celle de la haine.

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