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ION de Platon au CSC Fossé des Treize : nous voilà donc à Strasbourg, non dans un Fossé – fût-il celui des Treize – et pas seulement au pied d’un Tribunal ou d’une rose église néo-byzantine, mais bien dans la loge d’un antique artiste ressuscité, voire en première loge pour apercevoir, du coin de l’œil et de l’imagination, le public grec étincelant dans la nuit des temps, rassemblé sous l’attente haletante d’une incontournable vedette.

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“ION de Platon” : scène du CSC Fossé des Treize le 12/03/15, cliché Théâme.

Tel est l’écrin d’un dialogue tout simple composé par le jeune Platon. Certes, dit l’invisible récitant, “Homère est mort depuis trois cents ans” (seulement ?). Mais musique et couronne, costumes et paravent, mise en condition sur la scène et amicale irruption du fond, nouvelles chaussettes chaudes sur un  inédit tapis d’hermine luisante, vers grecs scandés en imperceptible ascension, tout favorise le renouvellement de la veine platonicienne, de la Compagnie des Amis de Platon toujours juvénile ainsi que la rencontre sonore, spontanée, surprenante, de Socrate avec le père de la littérature, par l’interprète des interprètes interposé qu’est un ION encore plus chargé d’énergie qu’il ne le croit !

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CSC Fossé des Treize : jeu 1 d’Ion (Francis Matéo) et de Socrate (Gérard Mascot), cliché Théâme.

Car ce rhapsode ou “couturier de chants” tout à coup s’étonne, trouvant son ajustement exclusif sur Homère tellement “bizarre” que la seule explication fournie par Socrate est une paire d’images : les “anneaux magnétiques” innervés, relevés et soudés par l’influx magique du dieu créateur, mais aussi l’abeille qui butine le pollen pour sécréter le miel de la poésie en “chose légère, ailée, chose sacrée”. Le souffle d’un geste suffit à suggérer l’inspiration, et “ton âme, dit Socrate, se met à chanter et danser, possédée par Homère”, ou plutôt habitée par la force divine, cet enthousiasme balayant les miasmes.

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CSC Fossé des Treize : jeu 2 d’Ion et de Socrate, cliché Théâme.

Dès lors, des mimiques au comique, la verbale course de char épique prend chair en rythmes palpables : le bon juge de la qualité littéraire n’est pas un expert, mais celui qui reconnaît un inestimable trésor dans le talent naturel – ce don surnaturel ! Ainsi, l’agaçant Socrate, qui se met à l’école d’un grand acteur de son temps par le prodige de la mise en scène, se délivre au contact de l’insupportable Ion, qui tout en surmontant son trac avant l’imminente représentation réelle devient pour lui-même bien plus qu’un “stratège” et un “Protée” réunis : un “homme divin” d’après le dernier mot de Socrate, qui lève alors en souriant à l’acteur son ami, se retirant enfin pour entrer en scène, le poing de la victoire. Non, nul danger, contrairement aux affirmations d’Homère, que le “soleil rayonnant au ciel [se soit] rayé” ni a fortiori qu’Homère soit mort !

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CSC Fossé des Treize : jeu 3 d’Ion et de Socrate, cliché Théâme.

A distance égale du hiératique Démodocos et du jubilant Théâtre du soleil, cette puissance de feu sacré jaillit en effet tout entière de la force déclenchée par le jeu : l’échange direct qui s’instaure alors entre scène et salle met en lumière la longue “lutte pour la clarté”, en relief “la joie philosophique” et en œuvre la “connexion [qui] produit l’amusement” dans le sillage, précisément, de la Muse. L’alchimie de l’amitié, l’aimantation de la transmission dynamique, semblent “démontrer” plus que “montrer”, donc détecter par intuition la sève qui bouillonne au fond des notions grecques, lui donnant chair, donc ainsi chance de fleurs, et promesse de fruits.

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CSC Fossé des Treize, 12/03/15, “Ion de Platon” : dialogue 1 avec le public, cliché Théâme.

En voici d’ailleurs les fruits éclatants, à la suite – comme au cœur – du dialogue : “Chacun des interlocuteurs part à la recherche de sa propre vérité. Ainsi se dessine une partition à deux. On peut même dire que, lyophilisé depuis 2 400 ans, le texte de Platon reprend vie par l’interaction du savoir-faire et du lâcher-prise, de la technique et du jeu. Quel plaisir de s’amuser [avec la Muse] en incarnant des idées, sans chercher à s’enregistrer, puisque seule importe la présence – ou la représentation !” Décidément et en dépit d’un anachronique miroir de poche, Narcisse ne fait point partie de cette Compagnie d’Amis, mais plutôt Eur-Ope avec sa Large-Vue, puisque Socrate – qui d’après Ion voit si “bien ce qui se passe” – chausse des lunettes en se rapprochant du public et que l’adresse numérique de la CAP est celle d’un magasin d’optique… N’oublions pas Facebook : il fallait au moins que se profilât une “face de bouc” pour ces comédiens qui s’inscrivent dans la tradition du chant du bouc (étymologie de la tragédie) ou de l’ode en groupe (sens originel de comédie) ! Après ces nourrissants entractes bien dignes de la Mi-Carême, grand merci et bon vent à la Compagnie arrivée dans la maturité de son âge, dans la force de frappe constructive et dans la puissance du jeu libérateur !

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CSC Fossé des Treize, “Ion de Platon” : dialogue 2 avec le public, cliché Théâme.

 

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