Le quotidien LA CROIX a publié, dans la page 3 intitulée EVENEMENT de son journal paru le 31 mai 2012 et sous le titre PAROLES, cette position de Henri OBERDORFF, professeur de droit public à l’université de Grenoble : “Le recours au référendum pour ratifier un traité peut répondre à une obligation constitutionnelle, comme en Irlande. […] Il faut surtout une éducation civique à l’Europe”. Jan PATOCKA dont la figure se détache ci-dessus, qui fut le héros et le héraut du retour contagieux de la Tchécoslovaquie à la démocratie, ne le nierait pas.

Il faudrait même une éducation tout court – et sans doute aussi durable qu’évolutive – à l’Europe dans les Etats membres de l’Union européenne comme du Conseil de l’Europe : faite d’aires autant que pétrie d’ères, parcourue par l’air elle nous fédère, naturellement, culturellement…

Jürgen HABERMAS contribue déjà grandement et depuis longtemps à une telle instruction fondatrice et fondamentale. Son nouvel ouvrage, La constitution européenne, paru début 2012 dans sa traduction de l’allemand par Christian Bouchindhomme, montre l’urgence et les premiers signes d’émergence d’une “conscience qui franchisse les frontières nationales, dans le partage d’un destin européen commun” (page 49) ; or “la tâche que nous avons à accomplir en Europe reste d’une taille qui permet encore qu’on puisse l’embrasser du regard” (page 63). N’est-ce pas le rappel de la tension qui anime le nom et la vocation d’Europe, enlevée au Levant sous le nom phénicien de Crépuscule et orientée au Ponant sous le nom grec de Vaste-Vue, moyennant quelques modulations phonétiques ? “Les droits de l’homme, poursuit J. Habermas, forment donc une utopie réaliste puisqu’ils ne font plus miroiter des images de bonheur collectif enluminées par l’utopie sociale, mais un objectif idéal de société juste inscrit dans les institutions mêmes des Etats constitutionnels” (page 154).

René Lalique a su donner une forme cristalline et nouvelle, dans une matière inventée probablement sur les mêmes rivages du Proche-Orient et dans la même période que l’alphabet et la navigation phéniciens, à cette extralucide Vue originelle apparemment relayée en Grèce, puis à Rome, par Athéna Minerve dont l’emblème est précisément la chouette…  Le retour de la paix a permis l’installation de sa cristallerie principale en Alsace, dans une région à forte tradition verrière, précisément à Wingen-sur-Moder, au sortir de la première Guerre mondiale. Ainsi le sable et le feu, les sources vosgiennes et le travail humain, créatif autant que concerté, agissent en phase ou plutôt en harmonie, pour offrir les biens les plus précieux : la symphonie de la beauté, la synergie d’équipes coordonnées.

Or, à la même époque, mais sous de tout autres latitudes et longitudes, que les Athéniens de l’âge d’or, les Celtes épanouissaient au cours de l’âge de fer une civilisation également brillante. La tombe d’une mystérieuse princesse morte vers 400 avant notre ère a été mise au jour voilà quelques décennies sur la frontière sarroise, au nord-ouest des cristalleries alsaciennes et lorraines mentionnées ci-dessus, entre la commune française de Bliesbruck et la commune allemande de Reinheim : l’animal fabuleux qui ornait d’un corps élégant et d’un visage humain le couvercle d’un vase funèbre dans un tumulus fortuitement découvert donne la mesure des influences qui se sont croisées et entrelacées à travers le monde antique.

L’action conjuguée de ces divers courants et le développement de la puissance romaine aboutirent au vicus resté anonyme (dont nous voyons ci-dessus les thermes) et à la vaste villa implantés sur le même site : les premiers vestiges exhumés dans ce spacieux vallon parcouru d’eaux vives et de routes suscitèrent la création, puis les travaux juvéniles, efficaces et continus, du Parc archéologique européen de Bliesbruck-Reinheim,  cogéré par le Conseil Général de la Moselle et par le Kreis de Sarre-Palatinat.

Que l’Europe demeure en constant devenir historique et culturel, artistique et politique, telle Europe enlevée un jour symboliquement, mais réellement capable de regarder toujours plus loin, un documentaire d’Antoine de Maximy vient de le confirmer par des images et une démarche transparentes sur la chaîne franco-allemande ARTE, sous le titre “Europe, l’odyssée d’un continent” : à considérer les phénomènes géologiques les plus variés, les mouvements tectoniques les plus profonds et les plus longs, nous rejoignons certes Paul VALERY qui décrivait en 1919, dans une toujours actuelle “Crise de l’esprit”, l’Europe comme “un petit cap du continent asiatique” et sa civilisation comme semblable aux autres qui savent “maintenant” qu’elles sont “mortelles” ; mais, du même coup, nous comprenons mieux  que ce territoire imprécis autant qu’instable peut susciter et nourrir en Europe ce qu’on a traduit dans l’œuvre du philosophe tchèque, dissident et révolutionnaire Jan PATOCKA (dont l’image figure en tête de ce billet, 1907-1977) par “la solidarité des ébranlés”.

S’il éclaira le défunt et toujours présent V. HAVEL dans son inspiration dramatique et politique, J. PATOCKA peut d’autant plus nous guider, à présent et sans tarder, vers une “éducation civique à l’Europe”. En revoyant par exemple l’histoire de R. KIPLING (1897) Capitaines courageux, l’on se rappelle que l’é-ducation est étymologiquement l’art de faire découvrir des issues personnelles vers le service du bien commun.

One Reply to “Pour une éducation civique à l’Europe.”

  1. Ton parcours est comme un vaste corps étagé de transparences où plongent les racines du temps, avec les ramifications de tous les efforts pour atteindre au meilleur en chaque être. Mouvement inlassable de ce que l’Europe cristallise de quêtes, de tâtonnements, de redécouvertes… La volonté d’oeuvrer en commun, maintenir le cap ! Merci pour ta vigoureuse capacité à magnifier cet élan. Que la plus intense vigilance soit à l’oeuvre dans cette construction de notre avenir .

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