“La liberté, pour quoi faire ?” demandèrent successivement Lénine et Bernanos au siècle dernier.

La question reste, on s’en doute, d’une actualité d’autant plus brûlante que la liberté semble aller de soi dans nos sociétés dites évoluées et s’accompagne d’une indolence croissante ou d’une alarmante indifférence, comme si l’arbre s’était vidé de sa sève, du moins dans certaines de ses branches.

Tocqueville nous revient alors en mémoire, avec sa vision remontant à la première moitié du XIXe siècle et placée à la fin de son essai De la démocratie en Amérique :

“Lorsque je songe aux petites passions des hommes de nos jours, à la mollesse de leurs mœurs, à l’étendue de leurs lumières, à la pureté de leur religion, à la douceur de leur morale, à leurs habitudes laborieuses et rangées, à la retenue qu’ils conservent presque tous dans le vice comme dans la vertu, je ne crains pas qu’ils rencontrent dans leurs chefs des tyrans, mais plutôt des tuteurs.

Je pense donc que l’espèce d’oppression dont les peuples démocratiques sont menacés ne ressemblera à rien de ce qui l’a précédée dans le monde ; nos contemporains n’en sauraient trouver l’image dans leurs souvenirs. Je cherche en vain moi-même une expression qui reproduise exactement l’idée que je m’en forme et la renferme ; les anciens mots de despotisme et de tyrannie ne conviennent point. La chose est nouvelle, il faut donc tenter de la définir, puisque je ne peux la nommer.

Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche, mais ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur, mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?

C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre ; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu [à] chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses : elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.

Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.”

Le doux cauchemar prophétique plus qu’irénique, anesthésiant et lénifiant à la fois, d’Alexis de Tocqueville ne doit pas tant nous effrayer que nous réveiller. Car, si pour Aristote “l’objet de la guerre est la paix”, l’histoire aux yeux de Georges Pérec tient toujours “sa grande Hache“.

Ce thème est illustré tout l’été 2012 dans un Abri-Mémoire paradoxal à plus d’un titre : la plus vieille maison (XVIe siècle) du village haut-rhinois d’Uffholtz, au pied du fameux Vieil-Armand (en allemand, Hartmannswillerkopf, visité par Jim dans le fameux film noir et blanc de François Truffaut) et de son immense cimetière militaire étendu sur un sommet vosgien face à la plaine d’Alsace, servit ensuite de café, puis d’abri pour les blessés allemands pendant les combats de 1914-1918.

Au cœur d’un espace que parcourent les sucs viticoles, une bonne eau minérale et des veines de fer ou de plomb à visiter encore, cet ancien Abri de guerre vient d’être métamorphosé par l’énergie d’un conseil municipal, d’un maire et d’une commune, voire d’une communauté de communes, qui se sentaient impliqués par le même devoir de mémoire et d’innovation : désormais, il ouvre dans un cadre verdoyant son allée de gabions rhénans et sa belle porte marquée de souvenirs à l’accueil, à la documentation, à la restauration autogérée dans un “Café à l’abri” (dont les murs invitent à la poésie comme au sourire puisque “Penser ne tue pas”), et même un atelier aux artistes conviés en résidence. L’exposition et la bande dessinée d’Aranthell, intitulées “Histoire avec une grande Hache”, sont d’ailleurs le fruit bilingue et pluridisciplinaire d’un tel séjour : témoignages d’un poignant travail transfrontalier autant qu’intergénérationnel sur la “Grande Guerre”, et radieux reflets de la paix que les familles alsaciennes ont retrouvée après en avoir si longuement désespéré.

Car la mémoire n’est pas que le “beau navire” chanté par Apollinaire : elle est aussi le catalyseur des douleurs passées : en projets à réaliser ensemble. De même que l’humanisme fut planté solidement dans la culture européenne par Erasme de Rotterdam, un village humaniste fleurit aussi modestement que vigoureusement au pied de l’église Saint-Erasme d’Uffholtz, plaçant ses rues sous la protection d’Alsaciens qui surent résister, au nazisme comme Ceslav Sieradzki du mouvement “La Main noire” et aux conventions comme le poète Maxime Alexandre. Pour citer l’enfant de Saint-Erasme (ou saint Elme, protecteur des marins par les étincelles des mâts) qui est devenu le maire d’Uffholtz, “ce ne sont pas les flammes qui manquent aujourd’hui : c’est la flamme”.

Il s’agit de suivre les voies ainsi montrées en nous rappelant que les racines de la liberté ont dû patiemment chercher en profondeur la sève pour nourrir la pensée, le dialogue, l’invention et l’émancipation toujours en cours dans l’humanité, même chez les peuples réputés ou soi-disant libres : sans nous lasser, il faut nous engager contre tout ce qui risque d’encager l’homme et la femme.

Avec le lac de la Lauch ainsi que la gare de Lautenbach, village niché dans une vallée voisine et rendu célèbre par Manegold, le refuge du “Molkenrain” (ou “Gazon au Petit-lait”) servit de cadre champêtre à une partie de Jules et Jim, donc de l’enfance franco-allemande vécue par Stéphane Hessel, puis revisitée par François Truffaut : il se situe dans le ban d’Uffholtz, plus précisément tout près du “Silberloch”, ce “Trou d’argent” béant sur “la ligne bleue des Vosges”, ce col ensanglanté de la “tête de Hartmannswiller”.

Or quel asile resterait-il si nous lâchions la proie pour l’ombre ou bien la joie pour les décombres, si nous désertions insensiblement, inconsciemment, irréversiblement, les champs de bataille de la liberté, les chantiers ou les ateliers de la paix, voire le ferme tronc de la démocratie européenne jailli depuis des millénaires par la grâce lointaine de la Proche-Orientale Europe, et si nous devions nous résigner sans jamais plus pouvoir nous indigner  ? Comme l’écrit Erri de Luca dans La Première heure, “c’est le fruit qui protège l’arbre”.

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