voleuse-livres

Les pas de La Voleuse de livres composée par Markus Zusak nous entraînent loin : jusque dans “le goût amer des questions”, car il faut penser – ou pas. Dans cette négation se cache et se révèle le pas qu’il suffit chaque jour de franchir pour pouvoir ensemble s’affranchir.

Kino-Tipp-Hannah-Arendt

 

Venue au jour du fond de la même nuit mondiale, la réflexion de Hannah Arendt porte sur ce que nous ne connaissons que trop bien, donc pas assez : le mal banal, spécialement incarné par deux… frères si l’on en croit le sens grec de leur prénom commun, Adolf. Entre la fumée enveloppant cette juive inlassable, incassable, inclassable, polyglotte, et la cage de verre où se vérifie la monstruosité des lâchetés quotidiennes autant que progressives, Margarethe von Trotta nous fait passer, dans une initiation magistrale, de la “dualité” avouée par celui qui ne pense pas et s’est donc fait l’instrument de l’innommable au “dialogue silencieux avec soi-même” que lancèrent les philosophes grecs, donc à “la pensée passionnée” inconcevable sans l’humour ou la tendresse d’un baiser, pour mieux “aimer ses amis” plutôt qu’un peuple, pour servir “le bien profond et radical”, bref : pour que passe “le souffle de la pensée dans le discernement”, même dans la nuit du Nouveau Monde où  des lueurs veillent au “courage civil”… Une écriture sort de la salle obscure, des anciens murmures, au soleil clair et fort.

affiche-du-film-l-ecume-des-jours

L’Ecume des jours flotte, sous les doigts démiurgiques de Boris Vian, à la surface de la même période balbutiant entre l’horreur et l’aurore. Colin joue au chat et à la souris avec le trop chic ami Chick, avec l’herbe vive de Chloé, avec un nénuphar de mort et des objets mi-abjects, mi-fascinants : “Chick lui prit le couteau des mains et le planta d’un geste ferme dans le gâteau. Il le fendit en deux. Et, dans le gâteau, il y avait un nouvel article de Partre pour Chick et un rendez-vous avec Chloé, pour Colin” (XII).

1045376_3021098

 

A la même époque encore, Georges Bernanos voulut voir se battre La France contre les robots, contre toutes les choses menaçant d’ankylose l’esprit sans prix et sa douce lame aiguisée par l’âme. “Je voudrais avoir un moment le contrôle de tous les postes de radio de la planète pour dire aux hommes : Attention ! Prenez garde ! La Liberté est là, sur le bord de la route, mais vous passez devant elle sans tourner la tête ; personne ne reconnaît l’instrument sacré, les grandes orgues tour à tour furieuses ou tendres. On vous fait croire qu’elles sont hors d’usage. Ne le croyez pas ! Si vous frôliez seulement du bout des doigts le clavier magique, la voix sublime remplirait de nouveau la terre… Ah ! n’attendez pas trop longtemps, ne laissez pas trop longtemps la machine merveilleuse exposée au vent, à la pluie, à la risée des passants ! Mais, surtout, ne la confiez pas aux mécaniciens, aux techniciens, aux accordeurs, qui vous assurent qu’elle a besoin d’une mise au point, qu’ils vont la démonter. Ils la démonteront jusqu’à la dernière pièce et ils ne la remonteront jamais!

Si penser, c’est peser, réfléchir est oser. Dans et pour la démocratie tour à tour fragile et chérie, libre à nous de franchir le pas,  de marcher, penser… n’est-ce pas ?

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *