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Pour un récital de poésie à mains et voix féminines en la journée de la Femme 2014, le palais du Rhin à Strasbourg s’était fait beau : entre ses murs largement centenaires, “l’invisible Cécile“, “l’antique Cécile”, chantée par Martine Blanché maria ses notes “mariales” au clair clavecin frais comme un matin.

 

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Loin des rideaux rouges où ses rayons bougent, dehors un espiègle printemps joue sa partition en sautant sur les quais, vers d’autres poésies inassouvies comme la vie.

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Puis, dans Un calme feu trouvé sur les sentiers ardents qui demeurent face aux guerres entiers, Philippe Jaccottet suit un pas vers l’Asie, un pas rhénan plus fort que d’amples rêveries, celui de Hölderlin nous lançant des filins (page 9) :

“Tu t’ouvris à moi comme une fleur

Asie !”

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Voici comment le poète sinon pèlerin, du moins voyageur, évoque ensuite les routes de Syrie arpentées en 2004, à Palmyre d’abord :

“Ce qui était ici admirable, je crois que c’était la mesure qui s’imposait encore, même fragmentairement, au désert ; qui s’y imposait, non pas pour le dominer – ou tout de même, oui, d’abord pour le dominer – , mais, tel que nous verrions tout cela aujourd’hui, pour l’élever, lui le stérile, lui qui ne semble bon qu’à effacer nos traces, à une espèce inattendue, inespérée de floraison dont l’ouvrage de l’homme est seul capable” (page 53).

Puis il visita les Villes Mortes avec leurs “maisons communes“, désormais en ruines, mais toujours sacrées, pour rencontrer une flamme sous l’insaisissable forme de traces ténues et d’autant plus précieuses…

“Le feu sans lequel ces maisons communes n’auraient jamais pu être bâties, ce feu qui ne pouvait brûler que parce qu’il y avait un appel d’air qui l’aspirait vers les hauteurs, c’est-à-dire ce très étrange et fondamental besoin d’aller toujours, obstinément, vers le plus haut, pour que cela réchauffe et éclaire des vies sans cela le plus souvent misérables ou au moins difficiles à vivre, ce feu maintenant serait non seulement affaibli, mais épars, quelquefois jalousement préservé dans le secret d’un cœur, prenant toutes sortes de formes jusqu’à devenir méconnaissable – et pour moi, c’est quelque chose de lui que je retrouve par exemple dans toute poésie digne de ce nom.” (Pages 78-79.)

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Théâme eut la chance et la grâce d’accompagner en 2004, en Syrie, quelques autres pèlerins qui étaient partis du Rhin. Voici les notes prises en chemin :

“Deuxième jour : Palmyre.

De rainettes   Aigrelettes,

De sculptures de crapauds   Nées d’une terre sans eau,

De tendresse

Et de coussins,   Les corps sans fin

Se redressent.

Par les chapiteaux de bronze doré,   Par la fumée des bédouins installés,

A travers les ans les fidèles   Reçoivent pour marcher des ailes.

 

Troisième jour : nord-ouest de Damas.

[Krak des Chevaliers]

Un jeune Levantin,

Violoniste   Un peu triste,

Eclaire le chemin :

Puis les voûtes   Ecoutent

Le chant D’Adam

Sur Myriame :   On dirait une âme

Qui s’en va   Tout là-bas.

 

[Ougarit]

Cachées, les grenouilles   Raniment les fouilles.

Qui voulut enterrer

Près du sel la vieille ancre ?

Elle a su délivrer

Avec le roseau l’encre…

Quelle est donc cette voix

Qui relie les visages

Sinon l’esprit sans poids

Humant un voisinage ?

 

Quatrième jour : Alep et les villes mortes.

Ici naquirent l’alphabet,

Mais aussi le souffle du style :

Voici la paix

Blanche et tranquille

De saint Siméon   Qui, mieux qu’un néon,

Sème la lumière,   Limpide prière,

Plume dans l’air   Doux, mais amer.

 

La stylitesse

Et le reclus

Avec la brise poétesse

Ont récité, conté, relu,

Les vers de chaque psaume.   Aux abords du Royaume,

L’humus peut rassembler :   Du ciel monte le blé.

 

Sur leur cheval, bédouine

Et bédouin

Ne fuient pas comme fouines,

Mais au loin

Font signe encore,   Telle une aurore.

L’heureux lézard s’enfuit   Parmi les arts détruits ;

Aux sites splendides   Nous conduit le guide :

Les faux lions viennent haleter   Sur les vallons vert tacheté

Que fouette   L’alouette

Dans sa gaieté   D’avant l’été.

 

Jusqu’aux portes

Où vit l’Absent,

Des nuées d’enfants

Nous escortent.

Voyez l’humanité   Sous leur timidité :

Pauvre allégresse,   Parfois ogresse,

De ces petits, si maigres, si brutaux,   Dont les yeux tremblent plus clairs que leur peau !”

 

Puissent d’autres phénix renaître de leurs cendres, le Printemps des Poètes continuer de fendre des guerres l’hiver glaçant l’univers ! A ce titre, la chaîne Arte, binationale et bimédia, elle aussi installée non loin du Rhin, vient de rappeler la recommandation de Wim Wenders d’incarner le rêve européen – pour commencer de le réaliser vraiment – par le cinéma, qui se meut à travers les images et qui sait mouvoir les rivages vers les parapets joyeux de la paix… Les Europortraits du portail Vivement l’Europe le rappellent avec netteté, de tous les horizons de l’art comme de la pensée : avant et pour l’intégration politique, “l’Europe existe en nous”, et “le corps de l’Europe doit être soigné comme notre propre corps”. En ce premier dimanche de carême, on ne  peut s’empêcher de songer au corps spirituel qui montre, à travers nos chaînes comme nos écrans, un grand chemin de pèlerins en animant et diffusant des Paroles de vitrail à partir de Notre-Dame de Strasbourg… et d’Emmaüs au Levant.

 

 

 

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