“Il était presque nuit quand je repris connaissance. Je me trouvai entre les bras de trois ou quatre jeunes gens qui me racontèrent ce qui venait de m’arriver. […] La nuit s’avançait. J’aperçus le ciel, quelques étoiles, et un peu de verdure. […] Je naissais dans cet instant à la vie, et il me semblait que je remplissais de ma légère existence tous les objets que j’apercevais.”

Ces lignes tracées par Jean-Jacques Rousseau dans la Seconde Promenade de ses Rêveries d’un promeneur solitaire après sa chute due à un gros chien, rue de Ménilmontant à Paris, se rapprochent du récit que fit, deux siècles auparavant, Michel de Montaigne après avoir subi un semblable accident du fait d’un animal puissant ; un cheval en effet l’amena vers le plus beau de ses Essais, vers l’expérience qui lui fit apprivoiser la mort et dont voici le récit tiré tel quel du Livre II au chapitre 6 intitulé De l’exercitation :

“Il semble que cette consideration deut partir d’une ame esveillée, si est-ce que je n’y estois aucunement ; c’estoyent des pensemens vains, en nuë, qui estoyent esmeuz**** par les sens des yeux et des oreilles ; ils ne venoyent pas de chez moy. Je ne sçavoy pourtant ny d’où je venoy, ny où j’aloy ; ny ne pouvois poiser et considerer ce qu’on me demandoit : ce sont des legiers effects que les sens produisoyent d’eux-mesmes, comme d’un usage ; ce que l’ame y prestoit, c’estoit en songe, touchée bien legerement, et comme lechée seulement et arrosée par la molle impression des sens. […]

Je me laissoy couler si doucement, et d’une façon si molle et si aisée, que je ne sens guere autre action moins poisante que celle-la estoit. […]

Mais long temps apres, et le lendemain, quand ma memoire vint à s’entr’ouvrir, et me representer l’estat où je m’estoy trouvé en l’instant que j’avoy aperçeu ce cheval fondant sur moy (car je l’avoy veu à mes talons et me tins pour mort, mais ce pensement avoit esté si soudain que la peur n’eut pas loisir de s’y engendrer) il me sembla que c’estoit un esclair qui me frapoit l’ame de secousse, et que je revenoy de l’autre monde.”

Une émotion semblable peut nous attendre au détour d’un chemin au pied d’une tour moins protectrice qu’il n’y paraît, quand cheval, chien et hurlements humains se liguent pour déchirer la promenade bucolique et familiale au seuil de l’automne, sur la colline où se réfugiaient les derniers rayons du soleil.  Dès lors le mal est animal, agressant l’âme, entaillant la chair, d’une telle violence, avec une telle rapidité, que le souffle halète, souterrain – presque bête : il faut alors être deux ou trois pour aller plus loin sur la route et puiser goutte à goutte la compagnie avec la vie.

“Partout où deux ou trois se tourneront vers Moi, Je serai dans leur cercle”, soulevant le couvercle de la plus noire nuit et découvrant des puits pour boire la tendresse où le jour se redresse… En paraphrasant le verset de saint Matthieu qui traduit  et nous assure la sensible présence du salut, nous revoyons aussi le début de la série créée sur ARTE sous le titre Ainsi soient-ils. Ces premiers épisodes suscitent certes la controverse ; mais leurs accents bernanosiensla joie de l’espérance partagée fait échec à la chute sous l’épilepsie ou le vice, aux ténèbres de l’imposture et des enfants humiliés nous permettent d’entendre s’entrelacer les titres développés par le père de famille vagabond et romancier, tonitruant par la prière et l’invention pour la dignité humaine sur le Chemin de la croix des âmes, et résonner la Bonne Nouvelle : “Que deux ou trois, en effet, soient réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux” (Mt 18, 20).

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