Les poètes et les amis le savent par une divination semblable, même en soupirant “peine perdue” : la parole nous est rendue dès lors que nous croyons avoir perdu l’essentiel à force de rechercher le superficiel.

Jean Grosjean le savait aussi, au terme d’une vie d’engagements et d’émerveillements, lorsqu’il eut encore le temps de préfacer, en 2004 chez Gallimard, le recueil Paroles perdues que lui confia l’enfant de la balle Alexandre Romanès, devenu l’époux d’une nomade roumaine : La mort reste sur le seuil mais déjà on regarde par-dessus son épaule et ce qu’on aperçoit est merveilleux A l’heure où s’achève en rythme le nouveau toit d’une maison qui va reprendre sa traversée du ciel, sous les doigts du poète l’essentiel frappe doucement, comme au moment où la jeune Europe raya l’espace d’une trace qui refonda le monde sur sa Vaste Vue, en une mouvante mue tout émue  : Je ne comprends rien au monde. Certains se sentent plus proches d’un chien que du ciel. Si seulement ils voulaient lever la tête ! Dès lors la contemplation se poursuit, entre le silence, le chant et la nuit : Sans violence, sans palabres, l’arbre prophétique oblige tout le monde à regarder le ciel. La grande élégance, qui la possède vraiment, à part quelques-uns et le ciel ? Tel un nouveau Rimbaud, plus simple et fraternel encore, tel un Yoyo que la fantaisie circassienne de Pierre Etaix colore de joie musicienne, Alexandre Romanès se retourne sur son chemin tissé de bohème et de poèmes : Assis dans l’herbe,  mon luth collé à ma poitrine,  j’ai été bien plus loin que les armées d’Alexandre et de César. Il ne faut pas grand-chose pour être heureux. “Théâme” le suggérait dans le billet “Faire une scène” : la parole n’est-elle pas cet essai d’envol pour unir dans la justesse d’un accord en suspens, d’un geste en ouverture, les oreilles de la terre et les nouvelles du ciel ? Ainsi vibre, toujours plus libre, notre amour : les amis savent qu’il nous faut descendre le tendre chemin de sable et de cendre pour gravir les talus des mots perdus jusqu’à ce que l’infini soit rendu. I. M. André Wachenheim.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *