Vous enragez sûrement bien souvent de ne pouvoir circuler dans les directions ni aussi vite que vous voulez, sur vos trajets urbains ou de plus grands chemins, quel que soit votre mode de locomotion, pédestre, cycliste, automobile, voire ferroviaire, naval ou aérien.

Mais savez-vous qu’en chacun de nous la vie circule en une danse continue et silencieuse, essentielle autant qu’harmonieuse, sans que nous surprenions les volutes ni les arabesques des cellules ou des globules, sans que nous percevions nettement la pulsation musicale de notre sang, le battement de la mesure donnée par notre cœur, la ronde des souffles inspirés ni le rythme intime et sublime de l’entreprise digestive ?

Alors faites glisser votre corps et votre esprit tout entiers dans cette danse insensible, même cloués par l’embouteillage, la grève, l’inertie ou la maladie ; calez-vous patiemment, de fond en comble et sans tarder, sur ce tempo. Chantez intérieurement le miracle de la vie, même difficile ; osez le fredonner en slam sans remuer les lèvres, en un rap même immobile, en un hiphop immense et mental. Extirpez ou couvrez de votre enveloppe physique des mélodies soit nouvelles, soit fidèles, en tout cas une grâce passagère et pourtant portée de loin, ou plutôt de haut. Car le chant est ancré dans la chair de toute humanité comme l’âme dans le violon : lui seul nous fait sourire à l’autre, nous ouvrir à l’aurore, nous effacer devant quiconque veut entrer ou sortir, jusqu’à ce que les enchaînements se déchaînent et nous délivrent en chœur enfin !

Après l’enfance qui s’y est exercée avec plus ou moins de bonheur, qui d’entre nous ose encore bredouiller « merci », « pardon », « s’il vous plaît », dans un transport (en) commun ? Cependant, c’est l’endroit rêvé pour laisser mûrir en nous la profonde poussée de la danse fraternelle plus que celle, superficielle, de la violence, pour sentir que nous faisons « société », c’est-à-dire étymologiquement « route ensemble », pour faire éclore le cœur dans l’accord de l’attention, pour dégager nos oreilles de leurs œillères et nos yeux de leurs oreillers, pour indiquer une station à tel voyageur, pour céder la place à nos amis handicapés, pour nous mouvoir de concert vers le bien commun, vers le savoir à goûter, puis à faire écouter, ne serait-ce que dans un plan de tram ou dans une trame de plan, bref pour arracher l’espace aux rapaces ?

D’où sort et que nous dit ce mouton qui s’affiche,

qui s’en vient dénoncer hypocrisie et triche,

qui fait des plis

sur nos soucis,

comme clef de voûte,

de route et d’écoute,

comme un parchemin

portant le chemin,

aux angles de notre bonne vieille ville ?

Elle est beaucoup plus docile que tranquille :

les yeux fermés, le mouton

le bêle sur tous les tons ;

même en courant vite,

qui de nous l’évite ?

L’envers ironique du Buisson ardent,

sur une seule ligne

qui met au rancard

l’aveugle regard,

nous fait un signe, cligne,

nous suit, puis son rire perle au bord des dents ;

soudainement son murmure

délivre ceux qui s’emmurent :

« Je-suis-ceux-que-je-suis ». Contemplez vos voisins

qui partent ou demeurent,

embarquez-vous sur le matin

et larguez la voile des heures.

Au cas donc où vous ne pourriez passer,

où les plus énergiques houles

sembleraient soudain se figer,

vous paralysant dans la foule

malgré vos « S’il vous plaît… » : eh bien, DANSEZ !

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