Dédicace sur parchemin à la “Douce, aimable et pieuse espérance [incarnée par] notre bienheureuse Marie” dans le fac-similé du codex Guta-Sintram.

L’ALMANACH SAINTE-ODILE 2021 se diffuse en ce moment. Voici la maquette de l’un de ses articles, intitulé Aimer l’histoire avec Manegold de Lautenbach, figure médiévale d'”inventurier” souvent mentionnée par Théâme. Ces pages portent en effet sur le berceau d’un manuscrit aussi fameux qu’oublié, le codex Guta-Sintram, né à Marbach – le lieu fondé, marqué, finalement quitté pour sa dernière demeure par Manegold – d’une moniale de Schwarzenthann qui fut sa conceptrice, puis sa rédactrice, et d’un chanoine de Marbach, son enlumineur.

Vu du quartier ouest de Mulhouse, le site de Marbach se détache sur le vignoble haut-rhinois, entre les communes d’Obermorschwihr et celle de Husseren-les-Châteaux.

AIMER L’HISTOIRE avec Manegold de Lautenbach.

Aimer l’histoire, c’est aller boire au filet tout frais des sources – tout près. Il faut croire que l’histoire est tissée cependant, par moments, de romans dont elle offre des preuves incroyables et neuves. Il suffit pour cela de bien mettre ses PAS, comme le recommandait Hérodote, père de l’histoire qui trotte et note, in situ pour des inVESTIgations d’enquête parmi les VESTIges qui redressent la tête. Comme vous l’avez vu ci-dessus par la variation des caractères, en grec l’histoire signifie enquêtes, et les latines investigations avancent toujours en reliant des traces. Or il faut souvent se déplacer et creuser pour y voir plus clair. C’est l’objet de cet article censé compléter d’indications concrètes celui déjà paru dans l’ALMANACH SAINTE-ODILE de 2012 sous le titre Manegold de Lautenbach ou les premiers pas du Contrat social.


Illustration 1 Extrait surligné de carte Michelin pour une MArche MAnegold.

Il y a très longtemps, presque mille ans, il était une fois Manegold, « maître des maîtres modernes »[1] : sans doute parti de chez nous, de Lautenbach au pied du Grand Ballon, vers Paris, vers ses études, vers ses étudiantes, il est revenu chargé de tristesse et de gloire joindre, dans le même village du Saint Empire romain germanique, sa prière, sa pensée et son action à celles des Chanoines de saint Augustin[2]. Le deuil l’avait frappé dans son épouse et consœur qu’il avait formée – avant leurs filles – à un enseignement de philosophie et théologie aussi fameux que vertueux, aussi gratuit qu’itinérant. Mais autour de Lautenbach fit soudain rage la querelle des Investitures[3] : Manegold qui savait se servir mieux de sa plume que d’une épée tenta de pourfendre ainsi l’orgueil de l’empereur Henri IV face au souci du pape Grégoire VII, et l’incurie des clercs ou des prêtres face à la raison d’amour émanant de l’Evangile. La seule présence de ce penseur révolutionnaire et visionnaire fit détruire ce prieuré par les troupes impériales. Manegold s’enfuit avec en main quelques feuilles à lire ou écrire, et au cœur la résistance pour que triomphe la loi d’évangélique liberté. Pendant qu’il errait en Bavière, ses frères chanoines purent sans tarder remettre sur pied, dès la fin du XIe siècle, une collégiale à Lautenbach : or sa sculpture semble refléter les fulgurants écrits de Manegold qui s’étaient gravés en eux comme leur diffusion avait frappé Henri IV. C’est ainsi qu’une simple et proche visite éclaire mieux qu’une page qu’on cite.


Illustration 2 (cliché d’A. Hiebel) Porche grand ouvert de la Collégiale de Lautenbach :                          un chapiteau à rinceaux et figures humaines.

Car ces deux visages qui se dégagent d’un pilier portant l’altier porche de Lautenbach paraissent incarner à eux seuls l’option politique et la vision mystique de Manegold : « De même qu’évêque, prêtre et diacre ne sont pas des noms dus au mérite, mais appliqués à des fonctions, de même roi, comte et duc ne sont pas des noms de nature, mais la désignation de fonctions » (Fin du chapitre XXIX du Livre à Gebhard) : tous tant que nous sommes, petits ou grands, soyons d’humbles « relais pour la splendeur de Dieu » (fin du chapitre suivant). Sans arracher la méditation de notre âme à « la chambre nuptiale de la jeune femme vierge pour toujours » (Livre contre Wolfhelm, chapitre XII), « lançons-nous dans l’espace des événements à venir » (Livre contre Wolfhelm, chapitre XXI).[4]

De son côté, pendant que les pierres de Lautenbach devenaient arbre de vie nouvelle, Manegold réfugié en Bavière y remettait d’aplomb une communauté canoniale. Sa longue lettre du Livre à Gebhard n’avait sans doute fait que croiser son destinataire – lui aussi fuyant les sanglantes représailles de l’empereur et même la spectaculaire citadelle de Salzbourg que cet archevêque avait fait construire pour protéger le peuple. Mais un messager de paix sut cueillir Manegold en son refuge. Burgard vint d’Alsace lui confier une fondation nouvelle dans un lieu jouxtant son village de Gueberschwihr. Ainsi s’édifia sur un coteau bien exposé l’abbaye de Marbach  non seulement pour refaire Eglise entre partisans du pape et de l’empereur, mais aussi pour implanter un florissant monastère double de moines et de moniales, peut-être sur le modèle du couple enseignant des Manegold. C’est en tout cas là que son vieil ennemi Henri IV lui infligea le sort qu’il lui préparait depuis toujours. Manegold disparut, d’abord dans un cachot impérial. Mais ses traces ne s’effacent pas si vite : si vous pouvez entrer, au bout d’une route peu carrossable, dans ce domaine qui semble se refermer sur un avenir incertain, voire inquiétant, car peut-être indigne des signes ancrés là par des siècles de foi, vous découvrirez le narthex qui survit à tant de pillages et qui prête encore à des concerts son exceptionnelle résonance.


Illustration 3 (cliché d’A. Hiebel) Narthex survivant de l’abbaye de Marbach.

Malheureusement, aucune mention de son fondateur Manegold ne vous accueille à la porte de ce qui fut son ultime création et sa dernière demeure. Mais d’autres vestiges partis d’ici nous remettent clairement sur sa voie. Lorsqu’un mystérieux malheur eut frappé de scission ce monastère au début du XIIe siècle – quelques années à peine après la mort de Manegold –, les moniales furent reléguées à Schwartzenthann (ou Schwarzenthann) entre Soultzmatt et Wintzfelden, au fond d’un vallon boisé certes peu éloigné, mais hostile, humide, contrastant douloureusement avec le riant vignoble de Marbach. En suivant les panneaux de Wintzfelden, choisissez plutôt le sentier de gauche pour monter jusqu’à ces ruines. Elles sont également orphelines : le nom de Manegold est passé sous silence sur le site ouvert par les fouilles.


Illustration 4 Enfeu et sarcophage du début du XIIe siècle,  mis
au jour à Schwartzenthann en 1969, puis à l’abri dans l’enclos paroissial de Wintzfelden
en 1986, par les soins de l’historien Georges Bischoff et de ses amis.

C’est pourtant de ce rameau chétif, aux allures de prison végétale et minérale, que surgit un fleuron mixte également, restaurant pour ainsi dire par les influences qui en découlèrent aussitôt l’intégrité de Marbach, son rayonnement, voire le génie de Manegold. Car Guta, moniale à Schwartzenthann, conçut et calligraphia de ses doigts un ouvrage qui fut enluminé par Sintram, chanoine à Marbach. Ce Codex Guta-Sintram préfigura, sans doute inspira, l’Hortus Deliciarum qui s’épanouit ensuite à proximité de ces deux couvents : au Mont Sainte-Odile. Nous devinons combien d’échanges resserrèrent les liens de la vaste communauté augustinienne innervant aussi notre région de sa créative contemplation, appuyée principalement sur les Consuetudines de Marbach qui rafraîchirent la règle augustinienne. De ce Manegold fascinant, « maître des maîtres modernes » éclairant notre lanterne, jaillit un roman foisonnant… Même une Renaissance au Moyen Âge relia par lui Paris à nos parages, d’un bond profond !

Puisque telles sont nos racines, que nul oubli ne les calcine. Il ne tient qu’à nous que l’œuvre de Manegold ne disparaisse pas sous les successives tentatives d’élimination assenées par les bégaiements de l’histoire, mais nous réveille de notre paresse notamment citoyenne. Puisse la MAlédiction qui semble s’acharner sur la mémoire de MAnegold laisser place à notre MArche émerveillée par la lecture des indices qu’il a généreusement semés. Allons au rythme des sources, qui ne doivent pas s’ensabler, mais au contraire rassembler pour nourrir nos courses, le long même des grimoires obscurs, des ravins, pour aimer l’histoire et bâtir demain.

Martine Hiebel, Mulhouse, 12 décembre 2019.

[1] Titre attribué à Manegold peu après sa mort, affirme I. Caiazzo dans Arts du langage et théologie aux confins des XIe-XIIe siècles, Brepols, 2011. Le même auteur souligne par ailleurs le rôle moteur joué par Manegold dans la renaissance du Moyen Âge.

[2] Des clercs et des prêtres se réunirent pour mener une vie ecclésiale et fraternelle en chapitres guidés par la règle de saint Augustin.

[3] Le Saint Empire romain germanique et la papauté s’affrontèrent dans la querelle des Investitures (1075-1122) : l’épisode de Canossa (1076) fut un pivot problématique autant qu’emblématique de la lutte entre autorité spirituelle et pouvoir temporel.

[4] Des extraits de ces deux pamphlets retentissants de Manegold sont traduits pour la première fois du latin au français dans la tradu-fiction de Martine Hiebel : L’Empereur, le Pape et le Petit-Prince, Bentzinger Editeur à Colmar, 2016.

En attendant une nouvelle approche des parchemins qui lancent toujours d’autres chemins
et forment le codex Guta-Sintram, vous trouverez cet article, parmi beaucoup d’autres
tous différents, au moins aussi intéressants, dans l’ALMANACH SAINTE-ODILE 2021.

One Reply to “Par des chemins de parchemin.”

  1. Honneur à la serviable clarté professorale venue nous instruire à la fois de l’histoire et de la géographie en qui souffla le vent de l’Esprit du côté de quelques vals alsaciens, et pendant le haut moyen-âge, avec Manegold maître des maîtres, puis la moniale Guta et son compagnon de plume et de ferveur, le chanoine Sintra. Dans ces deux histoires emboîtées par leur inspiration et silencieusement encastrées dans des pierres et des abbayes, la relation de l’homme et de la femme est remarquable et inespérée: l’étudiante épouse, puis les deux filles de Manegold, ont face à lui égale dignité devant Dieu. De même la double signature d’auteur du CODEX est remarquable, fertile, et réjouit nos deux genres. L’histoire ainsi racontée regarde l’avenir. On espère des panneaux réparant les oublis. Puisqu’il faut aussi bien RENDRE à Dieu que RENDRE à César, sachons bientôt avec ton aide et ta ferveur, Martine, prochainement RENDRE à Manegold…

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