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Gravure de Gustave Doré : Virgile et Dante traversent l’Enfer, http://a136.idata.over-blog.com/600×481/2/89/06/71/Romantisme/Gustave-dore-l-enfer-de-dante-hell–10-.jpg

Le monde dit moderne nous étouffe et nous tourmente sous des ténèbres proches de l’Enfer où commence La Divine Comédie de Dante, traduite par Louis Ratisbonne :

C’était à la moitié du trajet de la vie;
Je me trouvais au fond d’un bois sans éclaircie,
Comme le droit chemin était perdu pour moi.

Ah ! que la retracer est un pénible ouvrage,
Cette forêt épaisse, âpre à l’œil et sauvage,
Et dont le seul penser réveille mon effroi !

Tâche amère ! la mort est plus cruelle à peine;
Mais puisque j’y trouvai le bien après la peine,
Je dirai tous les maux dont j’y fus attristé.

Je ne sais plus comment j’entrai dans ce bois sombre,
Tant pesait sur mes yeux le sommeil chargé d’ombre,
Lorsque du vrai chemin je m’étais écarté.

Qu’est-ce donc que ce chaos qui nous broie de bas en haut, cherchant à dessécher sous son souffle infâme les fraîches et vives sources de notre âme? “Hubris” était le nom du mal fondamental, fait de démesure, chez les Grecs anciens, d’où sans doute le terme allemand “Übel”…

Voici que, transpercé par la “grande” guerre, Bernanos change en vision l’imaginaire : du sang nulle “mare” ne défend Mouchette sous l’impitoyable “Soleil de Satan“.

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Sandrine Bonnaire dans le rôle de Mouchette : adaptation de “Sous le soleil de Satan” par Maurice Pialathttp://www.gaumont.fr/files/oeuvrea/0000448/0000448_gal_002_med.jpg

Cette lueur blafarde et dantesque révèle ensuite à l’abbé Donissan face à la meurtrière fugitive le gouffre glacé, mais bouillonnant, du mal qui tord à mort, étrangle, asphyxie, la chaîne des générations : “Partout le péché crevait son enveloppe”. Une flamme trop claire braquée par l’Adversaire vient écraser le futur “saint de Lumbres” à son tour, en voulant à l’amour le rendre aveugle ou sourd :

l’autre concupiscence s’éveille, ce délire de la connaissance qui perdit la mère des hommes, droite et pensive, au seuil du Bien et du Mal. Connaître pour détruire, et renouveler dans la destruction sa connaissance et son désir – ô soleil de Satan ! – désir du néant recherché pour lui-même, abominable effusion du cœur !

Or, avouait Bernanos dans la préface des Grands Cimetières sous la lune, “Le démon de mon cœur s’appelle – À quoi bon ?” Contre cette démoniaque “tentation du désespoir”, si différente du daïmôn ou bon génie de Socrate, des transfigurations peuvent jaillir des ténèbres et transformer une élève retorse en glorieux visage de “petite Samaritaine”, voire obscurément de Vierge Marie, pour le misérable prêtre d’Ambricourt, dans son Journal où lentement naît le jour ; et, portant soudain le jeune curé jusqu’au tréfonds de la joie juvénile qui lui fut interdite, une moto fraternelle  fait monter en lui, de toutes parts et sans frontière, “comme le chant de la lumière”.

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Louis-Ferdinand Céline venait de le dire d’une seule haleine dans le bien nommé Voyage au bout de la nuit : “La jeunesse vraie, la seule, […] c’est d’aimer tout le monde sans distinction, cela seulement est vrai, cela seulement est jeune et nouveau”.

Alors, autour du diabolique dont l’action disloque, une famille sémantique se reforme sans hésiter, pour résister : celle du jet (balle), de la danse (bal), du geste humain qui réconcilie mieux qu’un emblème les êtres entre eux, leur corps avec leur âme, contre le seul problème, contre l’unique ennemi – le mal enfoui tout bas en eux, que le symbole peut seul, à force d’amour et d’alliances, neutraliser, tétaniser, pulvériser.

Dans le nouveau roman d’Éric-Emmanuel Schmitt déjà présenté par Théâme, un modeste personnage prénommé Augustin lit, à sa grande surprise, “à travers les visages” les présences tutélaires qui les orientent intérieurement : ainsi, Charles de Foucauld apparaît, de manière aussi bienfaisante que malicieuse, voletant dans sa propre demeure comme le père spirituel de l’écrivain – au même titre que son père terrestre, avant d’aller “trôner  au plafond” parmi ses nombreux anges…

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Charles de Foucauld à l’honneur à Strasbourg : pour le centenaire de sa mort en décembre 1916, cliché Théâme.

Ce martyr du Hoggar ne correspond-il pas à la description souvent citée en ces temps de trouble et d’urgence ? D’après un manuscrit médiéval de Salzbourg, “un prêtre doit être un mendiant aux mains largement ouvertes, […] tendu vers le haut, les pieds sur terre, fait pour la joie, connaissant la souffrance, [… ] un ami de la paix, un ennemi de l’inertie”…  Comme “porteur de dons innombrables”, il diffuse donc avec une force contagieuse l’aimante énergie de la Bonne Nouvelle. Dès lors s’ouvrent l’espace pour habiter, la lumière à partager, le silence à rénover en intériorités illimitées, en liberté solidaire, en harmonie salutaire – et bondissent les yeux hors des cachots odieux. Ainsi les palais de la mémoire, tout en se creusant, vont se dilater ; ainsi les palais de la mort noire doivent se déliter, détaler, à partir du moment où s’explorent dans la gratitude les aurores de saint Augustin – et tous nos matins.

L’auteur des Confessions   (L X, Ch 8) vient d’évoquer sa force de sensibilité :

Je m’élèverai donc aussi par-delà cette [force] de ma nature, en montant marche après marche jusqu’à Celui qui m’a créé ; ainsi je parviens aux domaines et aux vastes palais de la mémoire, où se trouvent les trésors des innombrables images amenées par la perception de réalités en tout genre. Là est renfermé tout ce à quoi nous songeons encore, en amplifiant, réduisant ou modifiant n’importe comment ce que la sensibilité a touché ; là se trouve en outre ce qui a été mis en réserve et en dépôt, si l’oubli ne l’a pas encore englouti et enseveli.

Quand je suis à cet endroit, je réclame que s’avance ce que je veux ; et certains objets se présentent sur-le-champ, d’autres se font désirer et sont comme arrachés à des demeures plus profondes ; d’autres encore se précipitent en masse et, alors que j’en désire et recherche un autre, ils bondissent en avant, en plein milieu, comme s’ils disaient : “C’est nous, à coup sûr ?” Et je les essuie, par la main de mon propre cœur, sur le visage de mon propre souvenir, jusqu’à ce que se dégage de son nuage celui que je veux et qu’il se présente devant mes yeux en sortant du fond des oubliettes. D’autres se succèdent facilement, en une série régulière dans l’ordre de convocation, et les premiers s’effacent devant les suivants ; en s’effaçant, ils disparaissent, prêts à se montrer à nouveau quand je le voudrai. Or tout cela se produit exactement quand je raconte quelque chose de mémoire. (Traduction proposée par Théâme.)

Heureux, affirme le psaume 84-83, ceux qui savent puiser leur force dans la lumière divine : car, selon les traductions, “ils gardent au cœur les montées” ou “des chemins s’ouvrent dans leur cœur”…

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Saint Augustin à Milan : à la croisée des chemins, http://www.osja.org/wp-content/uploads/2014/07/Fra_angelico_-_conversion_de_saint_augustin.jpg

 

 

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