Lever de jour bernanosien pour un almanach alsacien.

Albert Béguin classa pour les éditions Plon l’abondante et bondissante correspondance de Georges Bernanos en deux périodes, qui décrivent clairement les deux versants de sa vie intense de romancier et d’essayiste fougueux : Combat pour la vérité, Combat pour la liberté. Que l’on pardonne à ce billet l’origine alsacienne de son illustration en songeant qu’à Strasbourg le Centre Bernanos fut créé non loin du campus universitaire quelques années à peine après la mort de l’écrivain. Sa vie et son œuvre surent ainsi traverser les ténèbres à la lumière d’une promesse : « Tout au bout de la nuit on retrouve une autre aurore. » (Dialogues des carmélites.)

Sous les mécanismes, les pierres peuvent rajeunir si elles s’ancrent dans le ciel.

Celui dont le petit-fils souligne le goût pour Cyrano de Bergerac (partageant avec lui, dans un sourire amusé, la première syllabe patronymique), pour l’engagement romanesque et courageux, sut dépasser avec panache le dilemme latin “Aut liberi aut libri” selon lequel on ne saurait à la fois éduquer sa progéniture et publier des livres. « Ô merveille, s’écrie l’un de ses personnages, qu’on puisse ainsi faire présent de ce qu’on ne possède pas soi-même, ô doux miracle de nos mains vides ! » (Journal d’un curé de campagne.)

Le cadran d’un enfant fore les plus fières pierres d’une éternelle lumière.

Dans un seul mouvement de souveraine humilité, Georges Bernanos élève en effet, avec l’énergie de l’espérance plus forte que le rictus du désespoir toujours au bord de nos lèvres, même l’enfant qui semble s’être endormi dans ses lecteurs, pour que nous sortions coûte que coûte de notre meurtrière schizophrénie collective et de nos monstrueux mensonges inconscients. Or, affirmait-il dans Les Grands Cimetières sous la lune, “la prière est, en somme, la seule révolte qui se tienne debout”.

Car, si l’âme est la pâture de la machine, elle reste la seule armature enfantine… Dans les imbéciles combats, sous les coups les plus vils et bas, aucun mal ne la broie : matinale est sa joie. « Je crois, écrivait du Brésil en 1942 notre ancien inspecteur d’assurances, si incroyable que cela paraisse, que les ressources spirituelles de l’Europe sont intactes. »

A la Maison Kammerzell toute proche de la cathédrale, le colombage médiéval superpose les vertus théologales : de haut en bas, la foi, l’espérance et la bonté donnée.

L’œuvre de Georges Bernanos est donc, à travers ruptures et contrastes, une longue lettre d’un seul tenant qu’il nous faut remettre au goût du jour, autant que possible, dans l’espoir de rendre au jour un peu de son goût. Car la parole ne s’élance que dans l’espace du silence : souvent, l’eau de l’oraison désaltère la raison pour que l’esprit puisse remettre à l’endroit, puis à flot, la lettre, pour qu’enfin la rémission accomplisse la passion. « Si je marche à ma fin, comme tout le monde, c’est le visage tourné vers ce qui commence, qui n’arrête pas de commencer, qui commence et ne se recommence jamais, ô victoire ! » (Les Enfants humiliés.)

Merci aux attentives amitiés qui m’ont recommandé ces émissions de France Culture intitulées “Avoir raison avec Bernanos”, particulièrement la dernière, animée par le petit-fils de l’écrivain, Gilles Bernanos, sur l’Apocalypse technologique. Dans le souvenir des grands hommes se reflète le scintillement de ce qu’ils continuent de sauver.

A Strasbourg, l’Allemand Johannes Knauth eut le temps de consolider les fondations de la flèche avant la première guerre mondiale : une verrière de la cathédrale vient se refléter sur son effigie.

 

One Reply to “Oraison ou raison : une lettre à remettre.”

  1. Salut à ce nouveau billet qui ajoute à la raison l’or de l”oraison et qui entremêle Strasbourg et Bernanos, tant une ville et un écrivain peuvent ensemble se donner la main pour renouveler en nous foi, espérance et charité. Ô la ferveur des commencements et des aurores surtout quand une oraison aurifère en illumine le cœur profond. ” Dans les rues de la ville il y a mon amour” chante Char, cet amour troisième vertu théoloigale suit son aimé ” prépondérant sans qu’il y prenne part” et il ” l'”éclaire de loin pour qu’il ne tombe pas” Telle est la prière dans nos villes et dans Strasbourg parangon de la ville européenne,. Malgré la flèche restaurée qui élève toute la ville vers les hauts, peu prennent encore part à cette oraison qui sauve une ville, mais il arrive que le peu soit réellement le tout et que l”âme d’une ville tienne grâce à la flèche de ses priants, de ses révoltés debout. Quant à la devise “Aut liberi aut libri “elle fait sourire en moi la maman de six enfants devenue grand-maman de Félix et Garance, un et vingt et un mois auprès de qui je passe mon été. A leurs tendres côtés tandis que les livres patientent et tremblent dans un provisoire exil, l’oraison, elle, demeure. Puisse-t-elle avoir des doigts de rose.

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