Frédéric Boyer.

Le deuil, nous prévient la préface de la traduction nouvelle offerte aux Géorgiques de Virgile par Frédéric Boyer, défait les rythmes quotidiens… Comment retrouver sans eux, les disparus, une langue pour vivre et aimer, pour comprendre d’autres langues, d’autres existences ? Voici donc un acte de lecture, projeté dans l’espace vivant de l’écriture.

Arte, “Un trésor sous la plaine du Rhin” de Serge Dumont (capture d’écran de Théâme).

En replongeant dans la rustique et cosmique épopée virgilienne ainsi rafraîchie, Théâme a failli manquer l’embarquement pour le merveilleux “Fleuve invisible” qui alimente humblement, qui sous-tend fortement, la plaine rhénane entre Vosges et Forêt-Noire…

Mais quand se déroutent la tempête, le ciel trempé et mouvant, que sous l’effet des vents l’humidité condense l’air diffus ou dilate un air plus dense,

Alors les humeurs changent

De nouvelles émotions transpercent les cœurs, différentes de celles qu’inspirait le vent chargé de nuages (Virgile, Géorgiques, livre I).

Alors la magie de la poésie relie le maigre instant à la source du temps. La pulsation des voix s’avance tout à coup, scandant l’espérance : le souci de la TERRE suffit à faire avec amour tous les LABOURS, qu’ils soient -ORGIQUES ou chorégraphiques.

Serge Dumont.

En descendant aux claires profondeurs de la prodigieuse nappe phréatique innervant les plaines au fil du Rhin supérieur, Serge Dumont remporta paradoxalement, à Hyères le mois dernier, le prix du festival international du monde marin Galathéa, qui semble le rapprocher de la Galatée placée par les mythes gréco-romains à mi-chemin du monde aquatique et de l’alchimie artistique… Il nous faut donc ne pas jeter par automatisme paresseux l’expression “pas de souci“, ni nous contenter de couleurs “bleurope” (des tailleurs ou costumes politiques) plus faciles à harmoniser et réaliser que nos idéaux européens. Mais nous pouvons nous joindre concrètement, même et surtout sous de glaciales bourrasques, au Hop’Eur’Hop !

Strasbourg, place de la Gare hier, deux danseuses de Hop’Eur’Hop.

Europe aux Larges-Vues cache-t-elle son visage avant de s’élancer ? Doit-elle être ignorée pour mieux montrer la route, être passée sous silence pour nous libérer des lisières, ou porter des œillères pour enfin mettre en lumière ? On pourrait le croire en lisant un article de fond du Monde sur la Crète, qui demeure pourtant l’eau discrètement vive de notre démocratie, la veine secrète de nos pensées, l’invisible sève de nos perspectives. Car la civilisation dite minoenne est bien plus qu’une culture antique à fouiller encore de l’extérieur : elle se révèle comme la première société européenne, comme l’intime chair inépuisable de l’Europe, comme son socle inaliénable et fiable, à la fois solide et parfait. C’est d’autant plus incontournable que notre nom “commun” est toujours celui d’Europe ravie à dos de ravissant taureau depuis la Phénicie pour mettre au monde Minos lui-même ! Les sources grecques et romaines découlent de cette fine origine, confluant dynamiquement avec le courant judaïque et chrétien. Ainsi s’est formée une vaste nappe phréatique d’ondes en quelque sorte solidaires et sociales : elle ne demande et ne tend qu’à nourrir une Union Européenne en devenir, en mouvement, en construction.

Chrétiens de la Méditerranée.

Le mois dernier Gabriel Nissim, o. p., insistait sur la VALidité durable de ces VALeurs : “Voir la différence, reconnaître la ressemblance” avec Paul Ricoeur, cela nous apprend à “refuser l’inacceptable, ouvrir au sein de notre monde des espaces de fraternité et de vérité humaines”, à souscrire à la question taraudante de Daniel Boyarin : “Si nous ne nous préoccupons que des nôtres, qui sommes-nous ?” Comme le prouvent avec un humour tour à tour tendre et lucide les films Green Book Sur les routes du Sud et Tel Aviv on Fire, l’aventure de la rencontre nous invite à prendre ensemble au sérieux les sources et les accomplissements de nos existences.

Or, hier sur le site Sauvons l’Europe, Henri Lastenouse se félicitait avec les “eurocitoyens” d’un satisfecit venu “de l’ONG Friend of the Earth : L’UE mérite des éloges pour avoir été la première région à introduire de nouvelles lois visant à réduire la pollution par les plastiques à usage unique et les déchets plastiques dans nos champs, rivières et océans. En effet, l’Union Européenne adoptait à la fin de l’année une directive sur l’usage des emballages plastiques.”

Même un tronc de taureau peut porter des “fleuropes” ou du moins, en prévision du dimanche précédant Pâques, des Rameaux de paix.

Soyons donc amis de la terre et citoyens de l’Europe, avec le doux et vigilant souci des ressources à préserver pour mieux les partager. À l’heure où se dévoile à notre planète un trou noir, pour Pâques l’Horloge astronomique de Strasbourg a dégagé ses brillants rouages des échafaudages et de nouveau salue une mystérieuse lueur :

“Quelle est cette présence tellement éclatante, semblable à l’aurore, aussi belle que la lune, aussi pure que le soleil ?” (Cantique des Cantiques, 6, 10.)

Horloge astronomique de Strasbourg : QVAE EST HAEC TAM ILLVSTRIS SIMILIS AVRORAE PVLCHRA VT LVNA PVRA VT SOL ?

 

 

One Reply to “Notre souci, les sources.”

  1. Combien est aimé cet “acte de lecture, projeté dans l’espace vivant de l’écriture” J’y lis le projet même de Théâme qui, pour nous, déchiffre et lit le monde, en détache des paroles belles, redéployées dans cet espace vivant d’une écriture ouverte au dialogue, y adjoignant les oeuvres muettes, visuelles ou musicales, qui parlent autrement encore qu’avec des mots, unissant les textes anciens, cantiques des cantiques et Géorgiques de Virgile, aux modernes expressions de l’ardeur à bien vivre telle la danse bleue d’Hop’Eur’Hop. Oui, nous avons besoin de puiser nos ressources essentielles du côté des sources les plus sobres. Puissent nos nappes phréatiques ne pas être salies, et nos fleuves rester étincelants de leurs eaux vives. C’est pour mieux pleurer son Anne noyée que Frédéric Boyer renoue avec le souci de la terre et des abeilles en traduisant le “greenbook” de Virgile ; et je songe à la violence amoureuse et poétique, la seule à être douce, de René Char dans sa prière : “Rivière au cœur jamais détruit dans ce monde fou de prison, garde-nous violents et amis des abeilles de l’horizon.” Pour elles les donneuses de miel, ne polluons pas le monde. Qu’est violente cette espérance, jusqu’au dessus de la Seine qui vit brûler notre Dame. Ses deux tours, ses cloches, son orgue, son coq porteur de reliques, sa croix sont sauvés. Sauvons son âme avec les rebâtisseurs de sa forêt.

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