Que l’esthétique n’ait rien d’un tic, surtout s’il nous montre difficiles ou futiles, une rapide enquête étymologique le prouve : le verbe grec qui en est la source signifie d’abord percevoir par l’ouïe ! Nous revenons donc au mystère des muses évoqué précédemment : les sensations convergent et les arts se correspondent, comme dans la quatrième des Fleurs du mal de Baudelaire. Ce sonnet des Correspondances, qui sonne tour à tour original et parfait, montre que les sens ensemble dansent, pour que le mouvement de notre existence reste neuf et dense, à travers la synesthésie déjà relevée dans ce modeste site, à travers la musique ouverte sans cesse plus grand.

Le tableau de Chagall photographié à Nice par une amie enseignant à Paris nous permet d’aller plus loin : en grec homérique, aux termes énonçant la sensation ne seraient pas étrangers les profonds mouvements qui animent notre coeur, qui portent, en l’embellissant mieux qu’une esthéticienne, notre affectivité jusqu’à l’activité. Ainsi le Chêne de Mambré qui voit se côtoyer Abraham et les trois anges, où l’errance d’Abraham, l’ironie de Sarah et leur hospitalité rencontrent les messagers ainsi que les largesses de l’avenir, nous convie à remembrer tous nos sens en une contemplation de l’invisible, en une remémoration de l’espérance, en un accord de l’exceptionnel et du quotidien, pour lutter par la poésie contre l’hébétude, contre l’anesthésie de l’habitude. La poésie n’est-elle pas étymologiquement l’art de faire (naître) ?

Sortons donc des théories esthétiques, entrons dans la Création qui se renouvelle et dans l’invention qui nous régénère ; écoutons se répondre les deux passionnés de peinture et de parole que furent Baudelaire et Chagall, chacun à sa manière,

et l’art

repart :

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Un siècle plus tard, en effet, se dessine avec le symbolisme baudelairien l’accord chagallien sous les lignes suivantes (1930-1935) :

La nuit, il vole un ange dans le ciel

Un éclair blanc sur les toits

Il me prédit une longue, longue route

Il lancera mon nom au-dessus des maisons.

 

Puisons donc à ce souffle pour nous réveiller ;

la vigueur ne provient que de la vigilance :

et il n’est guère que l’attention qui nous lance.

Seuls peuvent un jour s’émerveiller

ceux qui savent ensemble veiller…

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