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Gilbert Cesbron s’était inspiré de cette page d’Antoine de Saint-Exupéry en choisissant le titre de son roman paru en 1966 :

Je m’assis en face d’un couple. Entre l’homme et la femme, l’enfant, tant bien que mal, avait fait son creux, et il dormait. Mais il se retourna dans le sommeil, et son visage m’apparut sous la veilleuse. Ah ! Quel adorable visage ! Il était né de ce couple-là une sorte de fruit doré. Il était né de ces lourdes hardes cette réussite de charme et de grâce.

Je me penchai sur ce front lisse, sur cette douce moue des lèvres, et je me dis : voici un visage de musicien, voici Mozart enfant, voici une belle promesse de vie. Les petits princes des légendes n’étaient point différents de lui : protégé, entouré, cultivé, que ne saurait-il devenir ! Quand il naît par mutation dans les jardins une rose nouvelle, voilà tous les jardiniers qui s’émeuvent. On isole la rose, on cultive la rose, on la favorise. Mais il n’est point de jardinier pour les hommes. Mozart enfant sera marqué comme les autres par la machine à emboutir. Mozart fera ses plus hautes joies de musique pourrie, dans la puanteur des cafés concerts. Mozart est condamné.

Et je regagnai mon wagon. Je me disais : ces gens ne souffrent guère de leur sort. Et ce n’est point la charité ici qui me tourmente. Il ne s’agit point de s’attendrir sur une plaie éternellement rouverte. Ceux qui la portent ne la sentent pas. C’est quelque chose comme l’espèce humaine et non l’individu qui est blessé ici, qui est lésé. Je ne crois guère à la pitié. Ce qui me tourmente, c’est le point de vue du jardinier. Ce qui me tourmente, ce n’est point cette misère, dans laquelle, après tout, on s’installe aussi bien que dans la paresse… Ce qui me tourmente, les soupes populaires ne le guérissent point. Ce qui me tourmente, ce ne sont ni ces creux, ni ces bosses, ni cette laideur. C’est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assassiné.

Seul l’Esprit, s’il souffle sur la glaise, peut créer l’Homme.       Terre des hommes, 1939.

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Dès lors, comment mobiliser les grains et les mains qui feront échec à l’irréparable ? Comment résister aux décomptes mortuaires des guerres, aux images insoutenables, aux gémissements des saints innocents ? Il existe assurément des jardins secrets où respirent nos rêves ; on peut se souvenir que, par son étymologie indo-européenne, ce substantif implique autant le plein-air végétal que la clôture qui le protège, que dans cet espace aussi garanti qu’infini s’épanouissent le vert paradis des amours enfantines de Baudelaire et le jardin d’Eden auquel aspire le cœur… De fait, du médiéval Jardin des délices composé au Mont Sainte-Odile jusqu’au Petit Prince arrosant sa rose chez Saint-Exupéry, les allées de la culture foisonnent et rayonnent d’une sérénité féconde : Voltaire ouvre l’optimisme de Candide sur “notre jardin” à “cultiver”, Victor Hugo et Marcel Proust décernent le titre de “jardinier” aux instituteurs comme à  tous ceux qui nous donnent du bonheur.

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Mais, alors qu’une fausse jardinière incarne en vérité, sous la musique du jeune Mozart, la résurrection quand la Finta Giardiniera vient à ranimer réellement les fleurs de sa propre vie et de l’amour, enfle une clameur de hurlements stridents : par-delà les livres, les dessins, l’opéra, les pires horreurs de toutes les époques et les noirs déshonneurs de notre temps sont un rappel lancinant à l’urgent sursaut de le la honte face au scandale qui monte, ici et maintenant.

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Concernant le sanglant début du siècle dernier, Annie Collognat-Barès vient de publier chez Hachette une correspondance inédite réunie dans sa famille maternelle : même les pépites d’humanité que piétine le conflit mondial sont trouvées, sauvées, transfigurées, par une filiale piété créatrice et par la grâce à l’œuvre dans la reconnaissance.

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Quant à la Shoah, voici ce qu’en disait Benoît XVI le 12 février 2009 : “Ce terrible chapitre de notre histoire ne doit jamais être oublié. La mémoire – dit-on à juste titre – est ‘memoria futuri‘, un avertissement qui nous est adressé pour l’avenir, et un appel à rechercher activement la réconciliation. Se rappeler signifie faire tout ce qui est en notre pouvoir afin d’empêcher toute répétition d’une telle catastrophe au sein de la famille humaine en édifiant des ponts d’amitié durable”.

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Or, dans un dessin d’Europolitain, autant que le tracé la légende importe – surtout sous le terme allemand de Baumschule signifiant “école d’arbre” pour traduire “arboriculture”. Daniel Riot et Tomi Ungerer n’ont cessé de le répéter ni de le prouver par des actes : la première passerelle pacificatrice a pour piles durables autant que fondatrices l’ouverture au voisin comme à un ami héréditaire, puis la communication plurilingue et multiculturelle.

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Alors la communion traverse les frontières les plus asphyxiantes, jusqu’à leur forme ultime qu’est la mort : Mozart peut réchapper du meurtre moderne si le silence de la contemplation rompt la fatalité, si la confiance brise la brutalité, si la tendresse enfin redresse pour l’intime voix mâts et voile en croix, quand le désespoir se déchire et que l’ombre se donne à lire – dans un triste jardin – comme un matin sans fin. Au fond de son tourment humaniste, Saint-Exupéry concluait à l’absence de jardinier pour les hommes ; mais il existe un gardien qui discrètement les tient sous son regard, sous ses gestes, bienfaisant contre les pestes, libérant et soufflant un Esprit dont Adam se nourrit, puis revit. Marie-Madeleine croyait entre ses larmes, entre fleurs et tombeau, délivrée du vacarme, voir passer un gardien des arbres et des morts : en l’appelant seigneur, elle rendit l’essor au Seigneur de notre âme, au vaste point de vue du Jardinier dont la parole délivre et vole, à son art de soigner, d’accompagner, d’offrir à chaque pousse étais et rames. On ne peut le toucher : il nous faut le lâcher, afin que le miracle trouve des habitacles… et que nos pieds soient légers comme ceux des messagers, comme la bêche qui se dépêche pour que des champs jaillisse un chant, comme si de frêles silhouettes avaient l’agilité des brouettes…

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Ecoutons résonner la Bonne Nouvelle selon Jean, 20, 15-18 : “Ô femme, qu’as-tu à pleurer ? Qui cherches-tu ?” Elle, comme il lui semble que c’est du jardin le gardien, lui dit : “Seigneur, si c’est toi qui l’as fait disparaître, dis-moi où tu l’as déposé, et moi je le reprendrai”. Jésus lui dit : “Marie”. Elle se retourne pour lui dire : “Ô notre maître”. Jésus lui dit : “Lâche-moi, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Va trouver mes frères et dis-leur : Je monte vers mon Père qui est votre Père, vers mon Dieu qui est votre Dieu.” Les pas de Marie de Magdala envoient aux disciples cette nouvelle : “J’ai vu le Seigneur. Voici ce qu’il m’a dit”. (Traduction du grec proposée par Théâme.)

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