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Colmar, M. Schongauer : détail de la “Vierge au buisson de roses” choisie par A. Miguet pour illustrer “Le Visage nuptial” de R. Char, lepoint.fr .

Qui laissera l’âme bien respirer au large sur les continents comme en naviguant, transformer en ailes tout le poids de ses charges ? Pour l’enfer on quitte le paradis dont les rives se cultivent, si l’on sait moins prendre part que parti ! Etat de siège quand on veut dénigrer tout besoin de migrer, ou tas de pièges ?

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Paradis / Enfer, art-roman-conques.fr .

Entre mystère et fureur, nos cœurs s’écoulent en pleurs. Mais, au bord de la guerre, contre le cri bestial, au raccord de la terre, Le Visage Nuptial se devine et chemine. Toujours René Char est rené de l’art… Suivons donc les traits de ce Visage : entre misère et mystère, il nage.

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L’Isle-sur-Sorgue, patrie de R. Char, tourisme.fr .

3. Le Visage Nuptial

A présent disparais, mon escorte, debout dans la distance ;

La douceur du nombre vient de se détruire.

Congé à vous, mes alliés, mes violents, mes indices.

Tout vous entraîne, tristesse obséquieuse.

J’aime.

 

L’eau est lourde à un jour de la source.

La parcelle vermeille franchit ses lentes branches à ton front, dimension rassurée.

Et moi semblable à toi,

Avec la paille en fleur au bord du ciel criant ton nom,

J’abats les vestiges,

Atteint, sain de clarté.

 

Ceinture de vapeur, multitude assouplie, diviseurs de la crainte, touchez ma renaissance.

Parois de ma durée, je renonce à l’assistance de ma largeur vénielle ;

Je boise l’expédient du gîte, j’entrave la primeur des survies.

Embrasé de solitude foraine,

J’évoque la nage sur l’ombre de sa Présence.

 

Le corps désert, hostile à son mélange, hier, était revenu parlant noir.

Déclin, ne te ravise pas, tombe ta massue de transes, aigre sommeil.

Le décolleté diminue les ossements de ton exil, de ton escrime ;

Tu rends fraîche la servitude qui se dévore le dos :

Risée de la nuit, arrête ce charroi lugubre

De voix vitreuses, de départs lapidés.

 

Tôt soustrait au flux des lésions inventives

(La pioche de l’aigle lance haut le sang évasé)

Sur un destin présent j’ai mené mes franchises

Vers l’azur multivalve, la granitique dissidence.

 

Ô voûte d’effusion sur la couronne de son ventre,

Murmure de dot noire !

Ô mouvement tari de sa diction !

Nativité, guidez les insoumis, qu’ils découvrent leur base,

L’amande croyable au lendemain neuf.

Le soir a fermé sa plaie de corsaire où voyageaient les fusées vagues parmi la peur soutenue des chiens.

Au passé les micas du deuil sur ton visage.

 

Vitre inextinguible : mon souffle affleurait déjà l’amitié de ta blessure,

Armait ta royauté inapparente.

Et des lèvres du brouillard descendit notre plaisir au seuil de dune, au toit d’acier.

La conscience augmentait l’appareil frémissant de ta permanence ;

La simplicité fidèle s’étendit partout.

 

Timbre de la devise matinale, morte-saison de l’étoile précoce,

Je cours au terme de mon cintre, colisée fossoyé.

Assez baisé le crin nubile des céréales :

La cardeuse, I’opiniâtre, nos confins la soumettent,

Assez maudit le havre des simulacres nuptiaux :

Je touche le fond d’un retour compact.

 

Ruisseaux, neume des morts anfractueux,

Vous qui suivez le ciel aride,

Mêlez votre acheminement aux orages de qui sut guérir de la désertion,

Donnant contre vos études salubres,

Au sein du toit le pain suffoque à porter cœur et lueur,

Prends, ma Pensée, la fleur de ma main pénétrable,

Sens s’éveiller l’obscure plantation.

 

Je ne verrai pas tes flancs, ces essaims de faim, se dessécher, s’emplir de ronces ;

Je ne verrai pas l’empuse te succéder dans ta serre ;

Je ne verrai pas l’approche des baladins inquiéter le jour renaissant ;

Je ne verrai pas la race de notre liberté servilement se suffire.

 

Chimères, nous sommes montés au plateau.

Le silex frissonnait sous les sarments de l’espace ;

La parole, lasse de défoncer, buvait au débarcadère angélique.

Nulle farouche survivance :

L’horizon des routes jusqu’à l’afflux de rosée,

L’intime dénouement de l’irréparable.

 

Voici le sable mort, voici le corps sauvé :

La Femme respire, I’Homme se tient debout.

 

Ce poème appartient à une série imprimée dès 1938 et insérée dans «Fureur et mystère» en 1948 (Editions Gallimard).

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A. Miguet parmi d’inertes “Gens singuliers” à Strasbourg, cliché Théâme.

Voici des extraits du commentaire qu’en propose une mathématicienne mère de famille et poète, Anne Miguet.

“Ce poème de Fureur et mystère est écrit comme une incantation ; tour à tour invocatoire et déclaratif, il se lit comme un tableau surréaliste, avec de multiples brisures et lignes de faille. […] de quelque chose de mort va jaillir quelque chose de sauvé (l. 79).”

Car, dès les premiers mots, “pour que l’amour advienne il faut lui faire place, il faut effacer le monde, l’amour n’est pas de ce monde”, nous le savons. Aussitôt, “le j’aime de la ligne 5 occupe tout le vers : il est, sans complément, la clé du poème.” Dès lors, “liquide en effet, océanique, enveloppante, semble être sa Présence (ligne 20)”. La voix se dilate : “Ô Mouvement (l. 36) L’adresse, tout effusive qu’elle soit, reste impersonnelle : ce qui est appelé ici, c’est l’universel de tout amour vécu comme une naissance” :

Nativité guidez les insoumis qu’ils découvrent leur base, / L’amande croyable au lendemain neuf (lignes 37 et 38). Cette amande, c’est la mandorle où s’inscrit le Visage éternellement voilé. […]

Et, pourtant, des profondeurs monte [ensuite] une douceur instante, qui ajoute une note de recueillement à l’exhortation du poème. Ici le poète fait appel à quelques alliés essentiels. Sont convoqués les ruisseaux et les orages, le pain et la main. Il s’agit cette fois de motions plus intérieures, il s’agit de guérir et de sentir s’éveiller. Il s’agit de porter cœur et lueur. Le ton a changé, plus confident, plus affectueux. Et les verbes à l’impératif Mêlez, Prends, Sens ont un caractère quasi liturgique. Alors, le futur envisagé pourra se détacher de la charge de nuit et de menace qui règne encore […] La scansion du quadruple Je ne verrai pas martèle le refus de tout ce qui défigure la race de notre liberté. Aimer n’est jamais renoncer à cette liberté. […] Ainsi peut retentir le bref envoi en deux alexandrins. Il nous donne la plus solide des images dans le bel équilibre de ses hémistiches :

Voici le sable mort, voici le corps sauvé / La femme respire, l’Homme se tient debout.

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Pierre Boulez à l’oeuvre, rakotoarison.over-blog.com .

 

A lire cette éclairante méditation d’Anne Miguet, l’on comprend mieux que le musicien Pierre Boulez ait longtemps travaillé cette matière dynamique et pneumatique offerte par le Visage nuptial de son ami poète. C’était aussi l’occasion d’ouvrir les colonnes de Théâme à une parole plurielle, d’ailleurs inscrite en sa modeste vocation interactive. C’est enfin le moment de porter, chacun à notre mesure, cœur et lueur aux réalités tour à tour aveugles, écœurées, qui sont les nôtres, qui suffoquent entre misère et mystère, aspirant à l’harmonie au-delà des maux qui crient, de la mort et du sort. Car un mystérieux regard fonde le Visage nuptial du monde. Les lignes commentées ci-dessus prennent d’ailleurs corps, dans une musique d’exigence et d’espérance, entre la 9e minute et la 22e de l’enregistrement disponible ci-dessous.

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