Des billets précédents présentaient le méconnu Manegold de Lautenbach comme un des pères de la démocratie : de fait, ce clerc à la pensée aussi claire que sa vie fut, au XIe siècle après Jésus-Christ, successivement père de famille et confesseur, en même temps professeur et voyageur, aussi alsacien par son caractère que romain par ses pamphlets rédigés en latin ou par sa foi en la république, dans le sillage de l’Antigone de Sophocle ou de Socrate d’Athènes.

Il fut de la liberté de conscience, de pensée et d’expression, sinon le martyr, du moins le témoin qui mérite d’être connu. L’image représente le narthex de l’abbaye qu’il fit construire au terme de nombreuses vicissitudes et avant d’ultimes pérégrinations pour le monastère double qu’il fonda dans l’esprit de saint Augustin à Marbach, sur une riante colline du vignoble haut-rhinois, entre Gueberschwihr et Eguisheim : c’est le seul vestige visible d’une communauté nombreuse et rayonnante.

Au seuil d’une année nouvelle, voici le texte d’un article inspiré par cette personnalité passionnée autant que passionnante et publié par l’Almanach Sainte-Odile 2012.

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MANEGOLD DE LAUTENBACH ou les premiers pas du contrat social.

     Né vers 1030 sans doute en un vallon des Hautes Vosges et mort vers 1103 dans un lieu inconnu, ce penseur alsacien suscite la discussion depuis la première Réforme ; avant d’intéresser la recherche internationale qui souhaite reconstituer l’évolution de la démocratie, quelles traces imprima-t-il dans les contrées de France et d’Allemagne qu’il avait arpentées ?

Manegold parsema ses parcours de partenariats et de fondations. Mentionnons d’abord le foyer Manegold, singulier d’après les historiens, puisque cet érudit aurait épousé en Île-de-France une de ses étudiantes et qu’ils auraient formé leurs filles à leur enseignement itinérant, depuis la culture latine jusqu’à la théologie ! Ses cours le mirent d’ailleurs en contact avec les grands clercs et l’appelèrent en synode. Une fois veuf, Manegold se montra davantage encore homme d’alliance. Dès sa retraite à Lautenbach parmi les chanoines de saint Augustin, la réforme de l’Eglise le lança dans la querelle des Investitures, lui confiant la défense papale non seulement contre le commerce des charges ecclésiales et contre le refus du célibat par de nombreux prêtres, mais aussi contre l’ingérence dans la nomination des responsables spirituels ; en représailles, le brillant engagement de son génie exégétique et polémique aux côtés du pape Grégoire VII valut à son village la destruction par les troupes d’Henri IV en 1080. Réfugié en Haute Bavière, Manegold refonda la communauté des Chanoines réguliers de Rottenbuch (ou Raitenbuch) où sa mémoire a longuement rayonné. Le chevalier Burckhard de Gueberschwihr vint l’y trouver pour une mission susceptible de réconcilier l’Eglise déchirée : à Marbach, sur une riante colline de Haute Alsace, Manegold fit surgir en 1089 un monastère double de règle augustinienne, à vocation notamment pénitentielle, avant de suivre les troupes impériales dans une geôle et d’y laisser probablement la vie.

Cet homme de Dieu fut d’abord l’homme d’une parole enracinée dans les rustiques expériences qui émaillent son discours en un latin flamboyant et nourrie par une mystique reconnaissable à plusieurs développements lyriques ; il combine avec autant d’abondance que d’aisance les références classiques et bibliques à travers le pamphlet Contre Wolfelm surtout dirigé contre la vaine mécanique d’une dialectique surannée, puis dans son Livre à Gebhard (archevêque de Salzbourg) pour défendre la liberté du peuple chrétien face aux princes mondains ; ce traité crée le concept de contrat social promis à une évolution durable et ainsi énoncé en premier par Manegold, selon notre traduction (chapitre 47) : Si jamais celui qui est élu brise le contrat de son mandat et si, pour condamner au chaos ce qu’il a charge de redresser, il est sorti de ses gonds, par une juste prise de conscience rationnelle il délie le peuple de sa dette de soumission, puisqu’il a le premier trahi la loyauté qui lia réciproquement l’un et l’autre par un pacte de non-trahison.

Ce confesseur et témoin de la BonneNouvellese révéla donc pleinement homme d’action, visage avant-coureur de la démocratie moderne et précurseur d’une large émancipation. Non seulement il revendiqua le droit des étudiants et des peuples à disposer d’eux-mêmes, mais de plus il inventa une solution au problème social que posait la femme. Outre la pédagogie enseignée à son épouse comme à ses filles, outre le statut mixte de l’abbaye de Marbach, il confia aux chanoinesses de saint Augustin une autorité réelle : en témoignèrent successivement, quelques décennies plus tard, le Codex – conçu autant que calligraphié par la chanoinesse Guta œuvrant au couvent de Schwartzenthann, mais enluminé par le chanoine Sintram de la maison mère Marbach – et l’Hortus Deliciarum composé au mont Sainte-Odile par les chanoinesses sous la direction d’Herrade à la fin du même XIIe siècle ! Cet inspirateur inspiré sut orienter ainsi proches, frères, enfants spirituels et lecteurs vers la gloire de la liberté des enfants de Dieu (Rm, 8) ; car l’art avec lequel il maniait l’arme de la parole paraît avoir visé comme but unique la liberté pour l’âme de respirer dès ici-bas le souffle de Dieu et d’aspirer à la vie en Dieu. Une preuve indirecte de son influence réside sans doute dans le porche qui, lors de la reconstruction de l’église de Lautenbach après les exactions de l’Empereur germanique, jaillit plus vaste, plus aérien, que les ouvrages contemporains et voisins de même nature : en hauteur, orné d’entrelacs végétaux, il greffe sur la vie de Gangolf, martyr local de la foi conjugale au VIIIe s., des scènes obscènes évoquées par Manegold contre les fautes qui défiguraient alors l’Eglise, mais aussi de paisibles visages d’élus, voire le partenariat de l’homme et de la femme partageant le doux fruit… de la rédemption.

Malgré les controverses entourant le nom de Manegold, l’écho presque millénaire de son appel rebondit ; la raison de celui qui fut maître des maîtres semble résonner encore ; son Florival natal continue ainsi de vibrer d’un charisme en forme de chrisme, au terme d’une quête analogue à L’approche d’Almotasim (J.L.BORGES,Fictions,1941-1965) : l’insatiable recherche d’une âme à travers les reflets délicats qu’elle a laissés sur d’autres âmes […] les splendeurs diverses et croissantes de la raison, de l’imagination et du bien. Inclassable, inlassable et magnifique, tel reste Manegold, que même la haine impériale ne put neutraliser, puisque son Liber ad Gebhardum a circulé sept siècles comme une veine souterraine jusqu’à l’éclosion du Contrat social dans l’esprit de J.-J. ROUSSEAU, donc comme un maillon fort entre Socrate et les Droits de l’homme et du citoyen !

 

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