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Roulotte qui trotte, img-over-blog-kiwi.com .

Comme les flots, comme les mots,

nous sommes nomades bien plus que monades,

n’en déplaise à celui qui fut penseur, veilleur,

Leibniz – concepteur, créateur, du meilleur

des mondes possibles… Vers l’onde et la cible,

tournons avec passion nos trésors d’attention !

A travers le temps et l’espace perdurent et dansent les traces.

Déjà Socrate chez Platon

voulait suivre l’itinéraire

mystérieux des noms

sur mer et sur terre :

“Si quelqu’un se mettait en tête de chercher pour ces termes venus de loin, toujours cachés,

un enracinement grec vraisemblable, au lieu d’écouter leur source probable

dans leur langue, il se fourvoierait en impasses, bien loin du vrai.” (Cratyle ou sur la justesse des noms, 409 e ; adaptation proposée par Théâme.)

Mais d’invisibles voyages préludent à nos partages.

C’est ainsi qu’Eur-ope vint du rivage levantin

jusqu’aux crêtes de la Crète :

d’abord nommée “crépuscule du soir”

dans son pays natal de Phénicie,

elle devint “large façon de voir

en donnant à la liberté la vie,

et surtout à la Grèce les outils pour avoir moins d’ennemis que d’amis !

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Europa d’Archibald Studio.

Plus près de nous, Georges Bernanos fut aussi un homme de la route, migrant avec les siens, avec les livres à livrer encore comme des batailles pour la paix – la vraie, vers l’Espagne, vers l’Amérique latine, vers la Tunisie : car “le temps n’est rien pour le bon Dieu, son regard passe au travers. Je me dis que bien avant notre naissance – pour parler le langage humain – Notre-Seigneur nous a rencontrés quelque part, à Bethléem, à Nazareth, sur les routes de Galilée, que sais-je ?” (Journal d’un curé de campagne, 1936.) Ainsi sans cesse naissent, renaissent, des bergers de la Bonne Nouvelle au service du Bon Pasteur.

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Annonce aux bergers, Simon Marmion, www.pierreseche.com .

Entre Europe et Bernanos apparut Manegold de Lautenbach, cet errant de la libération, l’hôte en bac se déracinant lui-même de son terroir alsacien, comme aimanté vers l’Île-de-France, vers l’amour des études et des étudiants, mais spécialement d’une étudiante qui devint son épouse et prit avec lui la route d’un haut enseignement itinérant. Il est probable qu’ensemble ils l’ouvrirent à leurs filles en plein Moyen Âge, qui fut ainsi le creuset de la première renaissance (XIIe siècle), avant que Manegold ne retournât vers sa Haute-Alsace, puis au combat des idées contre la tyrannie, fût-ce au prix de sa vie, de celle de son village ou de sa propre intégrité. Mais, à travers l’exil, la parole poursuivait son envol et réalisait son plan : la fondation d’une abbaye de la réconciliation sur la terre natale, à Marbach, donc l’éclosion d’une durable culture pour l’esprit comme pour l’âme et même pour les corps.

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bruno.chanal.perso.sfr.fr

Les lignes se déplacèrent ainsi des livres à la liberté, de la terre à l’éther, préfigurant les Lumières du XVIIIe siècle et le Romantisme d’Alfred de Vigny. Pour qu’à nouveau rient et sourient les berges de nos bergeries,  laissons donc chanter les voies de l’amour en alexandrins qui lèvent le jour…

LES DESTINEES :

LA MAISON DU BERGER (1840-1844)

A Eva.

I

[…]

Pars courageusement, laisse toutes les villes ;
Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin
Du haut de nos pensers vois les cités serviles
Comme les rocs fatals de l’esclavage humain.
Les grands bois et les champs sont de vastes asiles,
Libres comme la mer autour des sombres îles.
Marche à travers les champs une fleur à la main.

[…]

Il est sur ma montagne une épaisse bruyère
Où les pas du chasseur ont peine à se plonger,
Qui plus haut que nos fronts lève sa tête altière,
Et garde dans la nuit le pâtre et l’étranger.
Viens y cacher l’amour et ta divine faute ;
Si l’herbe est agitée ou n’est pas assez haute,
J’y roulerai pour toi la Maison du Berger.

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i2.wp.com

Elle va doucement avec ses quatre roues,
Son toit n’est pas plus haut que ton front et tes yeux ;
La couleur du corail et celle de tes joues
Teignent le char nocturne et ses muets essieux.
Le seuil est parfumé, l’alcôve est large et sombre,
Et, là, parmi les fleurs, nous trouverons dans l’ombre,
Pour nos cheveux unis, un lit silencieux.

[…]

Oui, si l’Ange aux yeux bleus ne veille sur sa route,
Et le glaive à la main ne plane et la défend,
S’il n’a compté les coups du levier, s’il n’écoute
Chaque tour de la roue en son cours triomphant,
S’il n’a l’œil sur les eaux et la main sur la braise,
Pour jeter en éclats la magique fournaise,
Il suffira toujours du caillou d’un enfant.

II
Poésie ! ô trésor ! perle de la pensée !
Les tumultes du cœur, comme ceux de la mer,
Ne sauraient empêcher ta robe nuancée
D’amasser les couleurs qui doivent te former.
Mais sitôt qu’il te voit briller sur un front mâle,
Troublé de ta lueur mystérieuse et pâle,
Le vulgaire effrayé commence à blasphémer.

Le pur enthousiasme est craint des faibles âmes
Qui ne sauraient porter son ardeur ni son poids.
Pourquoi le fuir ? – La vie est double dans les flammes.
D’autres flambeaux divins nous brûlent quelquefois :
C’est le Soleil du ciel, c’est l’Amour, c’est la Vie ;
Mais qui de les éteindre a jamais eu l’envie ?
Tout en les maudissant, on les chérit tous trois.

[…]

Diamant sans rival, que tes feux illuminent
Les pas lents et tardifs de l’humaine Raison !
Il faut, pour voir de loin les peuples qui cheminent,
Que le Berger t’enchâsse au toit de sa Maison.
Le jour n’est pas levé. – Nous en sommes encore
Au premier rayon blanc qui précède l’aurore
Et dessine la terre aux bords de l’horizon.

Les peuples tout enfants à peine se découvrent
Par-dessus les buissons nés pendant leur sommeil,
Et leur main, à travers les ronces qu’ils entr’ouvrent,
Met aux coups mutuels le premier appareil.
La barbarie encor tient nos pieds dans sa gaîne.
Le marbre des vieux temps jusqu’aux reins nous enchaîne,
Et tout homme énergique au dieu Terme est pareil.

Mais notre esprit rapide en mouvements abonde ;
Ouvrons tout l’arsenal de ses puissants ressorts.
L’invisible est réel. Les âmes ont leur monde
Où sont accumulés d’impalpables trésors.
Le Seigneur contient tout dans ses deux bras immenses,
Son Verbe est le séjour de nos intelligences,
Comme ici-bas l’espace est celui de nos corps.

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B. Baray, culture.gouv.fr .

III

[…]

Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente,
Rêver sur mon épaule, en y posant ton front ?
Viens du paisible seuil de la maison roulante
Voir ceux qui sont passés et ceux qui passeront.
Tous les tableaux humains qu’un Esprit pur m’apporte
S’animeront pour toi quand, devant notre porte,
Les grands pays muets longuement s’étendront.

Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre
Sur cette terre ingrate où les morts ont passé ;
Nous nous parlerons d’eux à l’heure où tout est sombre,
Où tu te plais à suivre un chemin effacé,
A rêver, appuyée aux branches incertaines,
Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines,
Ton amour taciturne et toujours menacé.

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B. Baray, culture.gouv.fr .

 

One Reply to “Maisons de bergers.”

  1. Que relire ce texte fait un bien fou !
    VIGNY, un très grand , pas assez lu et étudié.
    Là, dans ces vers, il a la force métrique d’un Hugo
    et la force spirituelle du Gide des “Nourritures”
    et du Whitman des “Feuilles d’herbe” !
    MERCI THEAME

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