L'Ours_avec logo
www.fondation-jeromeseydoux-pathe.com

Merveilleux Ours de Jean-Jacques Annaud : au pluriel, même s’il ne se distingue pas du singulier ! Par moment, le petit écran permet aussi de voir en grand des aventures qui ne paraissent pas vieillir, toujours prêtes à rejaillir de la nature.

3026808788_1_7_En8ubc4x
Film “L’Ours” de J.-J. Annaud,auto.img.v4.skyrock.net .

Il fallut l’appel au secours de l’homme pour que le cœur lourd de l’ours change la montagne sauvage en cathédrale, se jouant des âges et continuant d’offrir en cadeau l’eau de la grâce à grands seaux, pour l’universel sauvetage !

Image1
La cathédrale de Strasbourg par J.-P. Ehrismann, 3.bp.blogspot.com .

De même, ces jours-ci, l’Almanach Sainte-Odile célèbre à l’avance les fondations d’une cathédrale qui franchit à Strasbourg les époques pour ouvrir, depuis mille ans, la nuit des temps au grand vent de la Révélation. Sa prochaine édition commémore notamment l’an 1015, mais en se laissant irriguer par les ondes souveraines qui portent le sanctuaire et ses fidèles à travers les siècles comme autant de distances : qu’il soit permis de citer son premier article, annonçant modestement une foule de pages aussi belles qu’intéressantes et variées.

Des millénaires avant Werner s’apprêtait à venir au jour…

LA CATHÉDRALE DE STRASBOURG :

histoires de sources, source d’histoire.

Cité de brumes où les premières traces humaines s’enfoncent dans la boue des origines et des alluvions, mais nœud de claires communications dont témoigne une stèle associant de part et d’autre à Mercure – dieu romain de toutes les circulations – Épone (ou Eppone), la divinité celtique des cavaliers : tel demeure Strasbourg à la croisée des routes spatiales et temporelles. Quelle pompe à lumière a successivement transmué les lourds inconvénients de ce cadre en une convergence ailée de chances, en la patiente émergence d’une flèche improbable et durable, comme Arte l’a montré à travers les hasards de la nature et les tâtonnements de l’art, par les paris et finalement le fidèle Défi des bâtisseurs[1] ? Sans doute fallait-il un antique ancrage pour que J. H. Arp perçoive les harmoniques de l’édifice harpé qui l’avait bercé… happé pour toujours par l’émerveillement : « …La cathédrale est un cœur / La tour est un bourgeon… »[2]

Des sources en masse irriguent en effet le terreau de cet être étrange. Les cours relativement récents du Rhin et de l’Ill ont frayé des passages et, dès 600 000 ans avant notre ère, permis dans cette région l’éclosion des premiers artéfacts. A partir de 5 000 ans avant Jésus-Christ, sur ces rives sont venus prendre racine diverses immigrations et cultures, puis les Celtes, notamment les Triboques.[3] L’ancien toponyme de Strasbourg semble également porter des veines fécondes : Argentorate serait formé sur Arg-, ancien nom de l’Ill connoté par la clarté des eaux ou de l’environnement végétal, et sur -rate, substantif indo-européen proche aussi bien du radier, ou chape de construction, que du radeau. Les constantes géologiques et la continuité de l’habitat sous-tendent donc l’histoire de Notre-Dame de Strasbourg. Si le lit de l’Arg-Ill laisse dormir crues, mares… et cages, bientôt les pilotis, colombages et torchis occupent des collines, en jouant avec des îles tour à tour aux passerelles et tourelles de fortification : sur des rondins croisés et, malgré sa fragilité, sur cette pierre [se bâtira bientôt l’]Église[4]. Car il s’agira pour les habitants comme pour les premiers chrétiens d’être enracinés et fondés dans ce sol plus que souple s’ils veulent saisir d’autres dimensions[5], puis surmonter leurs sables mouvants.

MerEpo_mh
Bloc de calcaire du Ier ou du 2e siècle, mis au jour sous le pilier nord de la tour à la cathédrale  de Strasbourg : le dieu des voyageurs Mercure est flanqué de deux amazones, figures d’Epone. Musée Archéologique de Strasbourg, cliché Théâme.

La trace des sources traversant l’Antiquité, puis le haut Moyen Âge, y reste repérable. Pour les Romains, en 12 avant notre ère, ici démarre un temps de camp militaire ; le site d’Argentorate avec ses rites, ses routes et canalisations, sans désemparer subit attaques, incendies, invasions, mais voit également s’implanter le christianisme ainsi qu’un évêché, mentionné au IVe siècle avec son responsable saint Amand[6]. Les deux siècles suivants connaissent de nouveaux troubles et cette ville reçoit le nom alémanique de Strasbourg lié aux voies dont nous avons aperçu les prémices ; vraisemblablement, l’évêque franc Arbogast y bâtit alors une cathédrale[7]. Son socle problématique nourrit une foule de légendes : les enfants du siècle dernier ont connu non loin de la cathédrale un puits à cadeaux qui les laisse encore rêveurs, comme s’ils avaient par lui frôlé le bouillonnement de l’invisible[8].

La grâce des sources vives parcourt toujours les fondations du sanctuaire actuel. Dans les constructions civiles et religieuses qui l’ont précédé, mais qui demeurent pour nous largement impénétrables, il a trouvé des fonts baptismaux quasi naturels : les infrastructures perfectionnées de l’armée romaine paraissent avoir fait place au baptistère, encore situé à l’ouest dans la nef cathédrale du IXe siècle[9]. Autre sacrement, plus politique, le Serment de Strasbourg a peut-être été scellé dans cet édifice le 14 février 842 : traité de guerre et de paix fraternelles[10], il passe en tout cas pour la source officielle de l’ancien français comme du vieil allemand. Après bien des bouleversements, par des balustres lacustres la cathédrale plonge enfin sa substructure, projetée en 1015 et consacrée à Notre-Dame en son Assomption, dans un terrain sablonneux qui semble autant susciter que décourager l’élévation, jusqu’à ce que la pointe de sa flèche unique soit en mesure d’égaler un jour le niveau de Strasbourg au-dessus de la mer[11].

Christ_pilier_anges2_degr
Le Christ au sommet du pilier des anges, www.cathedrale-strasbourg.fr .

Ainsi l’histoire de la cathédrale qui fait rayonner Strasbourg aux mille sources, aux cent îles, débouche sur une vibrante source d’histoire. Par-delà le chant de Rouget de Lisle et de l’armée du Rhin devenu la Marseillaise nationale, l’évolution des révolutions humaines et techniques transforme lentement le bourgeon strasbourgeois en cœur de future Eurométropole, donc de ville-mère européenne ; ce berceau de la paix sait déjà diffuser une énergie fédératrice et continue de faire circuler une onde profonde, dont les flots et le courant préfigurent la source jaillissant en vie éternelle[12]. M.H. Novembre 2013.

 

[1] Docu-fiction de décembre 2012 réalisé par M. Jampolsky avec les acteurs Ph. Ohrel et X. Boulanger.

[2] J. H. Arp, Jours effeuillés (1920-1965), Gallimard.

[3] Sous la direction de G. Livet et F. Rapp, Histoire de Strasbourg des origines à nos jours, tome premier : J.-J. Hatt, A. Thévenin, H. Vogt ; Editions des Dernières Nouvelles de Strasbourg, 1980.

[4] Mt 16, 18.

[5] Ep 3, 17-18.

[6] Sous la direction de G. Livet, op. cit.

[7] Sous la direction de G. Livet et F. Rapp, Histoire de Strasbourg, Editions Privat, 1987.

[8] Il s’agit de l’ancien magasin de jouets Wery, situé rue des Grandes Arcades.

[9] M. Zehnacker, La Cathédrale de Strasbourg, Editions Robert Laffont, 1993.

[10] Ses circonstances et sa teneur furent consignées par Nithart, petit-fils de Charlemagne et témoin de l’événement.

[11] Au XVe siècle, la flèche de J. Hultz s’éleva sur la cathédrale de Strasbourg – situé dans la république française 144 m au-dessus du niveau de la mer – à 143 m du sol…

[12] Jn 4, 14.

 

Mais, pour saluer les chefs-d’œuvre du Moyen Âge ou du Septième Art, encore faut-il prendre la mesure du salut lancé par l’énergie du bras, de la voix, comme offert à toute créature souffrante et résistante par la Main créatrice, par l’esprit de vie, par l’harmonie infinie à venir…

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *