En prélude à La Vie de Pi racontée par Yann Martel et adaptée à l’écran par Ang Lee sous le titre L’Odyssée de Pi, des gouttes de pluie et de lumière nous accompagnent à travers les rues de Strasbourg, d’abord dans un cloître remontant les récents Avents strasbourgeois.

Vous pouvez entrer ainsi dans la Grand-Rue, puis dans une cour Pas-Sage, et rencontrer de Gaby Kretz les fines créations au souffle frémissant .

Vous voilà prêts dès lors, non à la fin d’un monde sous des averses diluviennes, mais à l’arc-en-ciel transcendant l’apocalypse, au baptême de la 3 D, ou tout simplement à la rencontre de l’aventure.

Du déluge notamment biblique et de l’épopée hellénique à l’Enéide virgilienne que vient de retraduire Paul Veyne, l’histoire des histoires se module à travers l’évolution de l’humanité, entre la bestialité toujours menaçante et la grâce plus qu’humaine  offerte aux créatures.

Renouons avec l’Iliade, avec ses dimensions maritimes jusque dans les préparatifs de la guerre troyenne, par la traduction de Philippe Brunet fidèle à la dense cadence de la versification grecque (Seuil, 2010, pages 67-68), quand au chant II le sage Nestor finit de parler :

Il se tut. Les Argiens hurlèrent, comme la vague

contre l’abrupte falaise, quand le Notos la soulève,

contre la roche escarpée que toujours les vagues tourmentent,

d’où que viennent les vents, de toutes parts, sans relâche.

Dans la première épopée occidentale de la nostalgie, cette plainte de l’âme en mal de retour, Ulysse – dont le nom Odysseus signifie le Souffrant – mieux que personne prouve ensuite la nature quasi marine de l’homme, que les tragiques classiques sauront dans la même langue montrer aux prises avec le destin, face aux grondants gradins, face à la brise bienfaisante, sur l’onde chantante et dansante ; il prononce ce monologue au chant V juste avant d’échouer, puis de ressusciter, chez les Phéaciens  :

Malheur à moi : car sur la terre inespérée le regard m’est accordé

par Zeus, car cet affreux gouffre fut par moi déchiré, traversé,

mais, d’issue, point nulle part : aucune n’apparaît pour franchir de la mer grisonnante la porte !

Droit devant, des pointes acérées ; tout autour, la vague roule

en gonflant et hurlant ; toute lisse a rebondi la roche,

de tous les côtés se creuse la mer, et impossible sur ses deux pieds

de se tenir en même temps pour échapper aux mauvais traitements…

Pourvu qu’en trouvant une issue je ne sois pas jeté contre une roche aiguë,

par une grosse vague qui m’aura attrapé ! Vain sera pour moi l’assaut.

(Traduction Théâme.)

Cette Odyssée attribuée à Homère se forma de la bouche à l’écoute, de bouche à bouche, de génération en génération à travers un demi-millénaire, pour fonder sur l’alphabet phénicien la parole grecque et l’essor européen, jusqu’à lancer une construction durable et belle, rebelle au temps comme à l’abrutissement : cet édifice d’images, ce bâtiment pour tisser la “mémoire des âges futurs” qui sera chère à Cervantès, se présente sous une forme aussi imprévue, improbable, inespérée, que la cathédrale de Strasbourg, que l’harmonie préétablie tirée par Leibniz de sa vision sur l’univers, que la Recherche articulée par Proust, que l’Union Européenne enfin née du chaos et ballottée, par les turbulences de toute nature, vers sa propre métamorphose en une chatoyante patrie des langues, des pensées et des horizons.

Plusieurs siècles après Homère, à l’aube d’un empire, Virgile chante en latin, selon le même rythme hexamétrique, les obstacles marins traversés par le Troyen Enée. Dans le livre 1,

Quand Eole eut parlé, il retourna la pointe et  sur la montagne creuse

il frappa, sur son flanc : et voici que les vents, comme en formant une colonne de marche,

par le passage ouvert se sont rués et remplissent de leur courant tournant les terres.

Ils se sont abattus sur la mer et tout entière, du tréfonds de son domaine,

ensemble l’Eurus, le Notus et l’Africus débordants d’ouragans la retournent ;

et ils font rouler les flots dévastateurs jusqu’aux rivages. (Traduction Théâme.)

 

Au terme de ces antiques initiations littéraires, sans passer par l’œuvre de Daniel Defoe ou celle de Herman Melville, nous pouvons plonger dans la 3 D : dans l’épopée de Pi, scintillant d’une intelligence aussi tendre que forte ; bref, dans le bain d’une liberté qui vous baptise pour la synergie et pour la vie.

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