Michel Colin : “Tempête”.

La gravure est un greffe qui soigneusement greffe sur un matériau le sens en joyaux : il faut écrire comme on respire, comme les vagues en rouleaux – même sous la tempête piaffant comme une bête – apportent leurs courriers par lots.

AIDA : “Monotype” par Robert Pfeiffer, “Oraison” par Angèle Miss et “Pluie de lettres” par Michel Colin.

Mais il est aussi des facteurs de lettres, portés du mont au val mieux que par un cheval, qui savent parcourir des kilomètres tout en construisant à travers les ans d’incroyables maisons mères plus durables que chimères… Solitaire plutôt qu’isolé, le facteur Cheval a ciselé d’une adresse taiseuse, d’une âme généreuse, ses mots qui se sont gravés en lumière sur les pierres pour encore s’incarner : “Je puise mon génie aux veines de la vie”, “Pour arriver au but il faut être têtu”. C’est à nous qu’il laisse un durable héritage, comme orphelin de ses deux enfants perdus.

http://www.lefilmfrancais.com/cinema/139713/alerte-nouvelles-images-l-incroyable-histoire-du-facteur-cheval

Hauterives était l’immense village du facteur Cheval. Ainsi tout rivage est battu de messages beaux et profonds comme des coraux. Depuis qu’Europe sur la Méditerranée vola vers tous comme une écriture donnée, chaque littoral devient littéral

Cette “matrice méditerranéenne”, Elena Ferrante la salue à sa façon dans son recueil d’écrits glanés au fil des années, par-delà le choix de l’anonymat et la mer cruellement privée de mât sur ses gouffres où l’on souffre…

Gallimard.

Elena Ferrante se laisse ici porter par les questions, du creuset tragique évidé par les mythes antiques (pages 168 et suivantes) jusqu’au fond du mystère qui ne peut pas se taire (page 355) :

-Comment / quand l’écriture s’impose-telle ?

-Comment ? Avec douceur. Et quand ? Quand on ne ressent plus l’effort de trouver les mots.

Car, précise-t-elle en évoquant sa passion d’adolescente à la page 413, “j’écrivais pour apprendre à écrire”.

Ainsi se nouent les vocations, liant l’écriture et la lecture.

Philippe Lutz est l’illustration de ce mouvement qui délivre dans L’homme qui aimait les livres.

Philippe Lutz chez Médiapop.

Du magasin de jouets Wery qui bat au cœur de Strasbourg (page 12) à la clef de l’essor ouvrant avec ampleur le trésor grec des lettres à goûter, puis transmettre (pages 36 et 67), à l’éditeur ami (et fils du donateur) Philippe Schweyer (page 89), le maître globe-trotteur et photographe écume, exhume, des merveilles : presque ressuscité, Télémaque réveille de la mort l’élève du pasteur Oberlin (pages 126-128), puisque le professeur a suivi son destin à travers les rayons d’une bibliothèque digne des voies jeunes frayées par les mains grecques…

Mais voici Socrate à vélo : jetons-nous donc ensemble à l’eau du grand rire ironique devenant olympique et des roues que rien ne peut dérouter, si toutefois nous voulons l’écouter. Car il n’a pas la voix rogue habituelle aux pédagogues !

Guillaume Martin chez Grasset.

Après un dialogue plus hilarant que philosophique, et hors du temps, ce Tour de France cosmopolite et ses anachroniques acolytes passent par Marseille, avec un Platon largement en tête de peloton (pages 186-187) :

Nul besoin d’attendre la fin du chrono. Après cinq minutes d’effort, Platon sait déjà. Ses sensations sont exceptionnelles. Rien ne pourra lui arriver. Quelle que soit la performance d’Averroès, Platon en a la certitude : jamais le coureur espagnol ne pourra réaliser un meilleur temps que lui. Dans la redoutable montée de Notre-Dame-de-la-Garde, le jeune Hellène se sent comme transcendé, capable d’atteindre les plus hauts sommets. Enroulant un braquet impressionnant avec une fluidité rare, Platon a l’impression de toucher l’essence du vélo, son Idée même. Tant d’efforts pour conquérir la sagesse vélosophique. Quel bonheur de voir cette quête aboutir enfin !

Grasset, 2019.

Nous voici rendus sur le familier rivage où dans une pensée cohabitent les âges, et précisément sur les bords où l’on ne perd pas le nord : soudain surgit la monture qui porte haut la nature, en jubilant et bondissant.

http://www.ciedesamisdeplaton.fr

De l’Ilissos rafraîchissant Athènes à l’attelage ailé que rien n’enchaîne, pas même le mal d’un piètre cheval, la beauté fonctionne tout comme un aimant qui lève dans l’être humain la sève vers le ciel essentiel, clair et prochain : elle recourt chemin faisant à l’écriture quand l’esprit jardine d’intérieures boutures, mais elle s’élargit à l’infini par le dialogue sans cesse repris, grâce aux poulains qui hennissent, hissent, tissent et bâtissent, avec Phèdre, Socrate, Platon, toujours dans le rythme, dans le ton, sur nos littérales plages littorales.

La Compagnie des Amis de Platon, animée par Marie-Ange Mathieu, est repartie en tournée représenter à travers la France Phèdre ou de la beauté, reliant les côtes helléniques à nos vives rives nordiques :

http://www.ciedesamisdeplaton.fr

Elle interprétera ce dialogue à STRASBOURG, le Mardi gras 5 mars 2019 à 10h et 14h 30 : le lieu prévu pour l’instant est la salle du Manège rue de Solignac, 67100 STRASBOURG.

Platon à Besançon.

 

 

 

One Reply to “Littoraux littéraux.”

  1. Ils galopent les chevaux de la beauté et de la tempête, ils écument de livre en livre. J’avais un cheval dans un champ de ciel disait Supervielle. Ecrire est-ce cheval ou vélo? Ecrire c’est prendre soin de l’inconnu de soi entrer en dialogue avec lui, comme Socrate ou comme Elena, toujours en dialogue avec celui qui ne sait rien mais cherche à se connaître soi-même. Oui aimons les livres : on y vit bien, on y trouve des amis, on y recueille des mémoires, on en recopie à la main les plus belles phrases pour la lettre à l’aimé confiée à quelque facteur..Le mien a une belle queue de cheval et le plus avenant des sourires. Alors aimons les lettres, les déplumées, les effeuillées, les lettres d’amour ou d’amitié et bénissons les facteurs.

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