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Cliché Théâme.

Il faudrait pour mieux vivre non pas vouloir vivre vieux, mais faire que vibre notre âme plus libre… On n’a jusqu’à présent mieux trouvé que le livre : grâce à lui, le temps même se délivre ! Qu’il s’agisse d’almanachs surannés ou de la poésie qui ne peut faner, la culture est couture de nos matins sur nos chemins et toujours en balade entre nos mains nomades, pour construire des lieux certes immatériels, mais bien hospitaliers par leurs fils essentiels.

Ainsi, l’Almanach Sainte-Odile vient de paraître pour l’année 2016. Comme les rouages d’une Horloge astronomique, entre la marche régulière de l’an et les merveilles exhumées par le temps, ses pages se tournent dans la beauté des images, sur la variété des éclairages, vers le foisonnement de l’accord entre présent et passé comme entre conseils pratiques et réveil poétique ! En voici un double aperçu en avant-première. Il honore d’abord, quarante ans après son décès, la mémoire de Maxime ALEXANDRE aux pages 90-91 : par la plume de sa fille Sylvia et par plusieurs souvenirs amicaux.

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Maxime Alexandre par Man Ray, zakhor-online.com .

“Né à Wolfisheim sous Guillaume II, donc de langue germanique, Maxime Alexandre a compté dans le mouvement surréaliste de la première heure et composé, d’abord en allemand, des poèmes ainsi que du théâtre. Bien que marié en 1939, il est enrôlé dans l’armée française, mais libéré grâce à son ouvrage Cassandre de Bourgogne, fraîchement publié. Il rejoint alors sa femme et son fils dans le sud de la France, où il retrouve René Schickele[1] qu’il promène dans sa propre voiture. La famille de Maxime Alexandre s’agrandit encore : sa fille Sylvia reconstitue ci-dessous quelques souvenirs personnels auxquels s’ajouteront des témoignages.

En ce temps-là, j’avais quinze ans, et je portais une sacoche pleine des truites que mon père attrapait !

Le 14 juin (1957). – Le matin : neuf truites de trois cents à sept cents grammes chacune.

Le 15 juin. – Dix ou douze.

19 juin. – Même nombre.

21 juin. – Matin, deux énormes, de plus d’un kilo[2]

Je pourrais continuer l’énumération si je voulais vérifier que ce qui me plaisait chez mon père était avant tout sa pêche. Autrement dit, ni sa littérature ni sa poésie ne m’intéressaient : il nous le reprochait assez, à mon frère et à moi…

Si j’insiste sur ce point, c’est que, quarante ans après sa mort, j’en garde un souvenir très vivant et que lui aussi mettait sa pêche au-dessus de sa poésie. Mais, plus tard, mon admiration s’étendrait à ses poèmes ; en voici un, daté du 7 janvier 1960[3] :

J’ai vu les chevaux courant vers la lune

Les yeux du malheur le sang des captifs

La terre innocente souillée de larmes

Le cri solennel et le silence des tombeaux

Je brûle je me venge l’aventure me tente

Et me brûlant moi-même je refais le soleil

 

De quel ravissement suis-je la victime

En me prosternant devant l’herbe du matin

Quelle est cette danse cette image exigeante

 

Le soleil l’humble soleil toujours caché

Un baiser d’enfant dont je garde l’empreinte

Un secret comme la fleur qui s’ouvre à minuit.

Plus tard en effet, c’est-à-dire entre 1973 et 1976[4], j’eus l’occasion de discuter plus souvent avec mon père et d’échanger au sujet de sa vision du monde, vision assez pessimiste étant donné qu’il avait traversé les deux guerres mondiales et que Louis Aragon[5], son compagnon de surréalisme, l’avait assimilé au désespoir dans un raccourci prophétique.

Je dois avouer que nos discussions se concluaient souvent par des lectures de blagues ou de courtes histoires extraites de ses livres de prédilection, les « Max und Moritz »[6] qu’il me traduisait de l’allemand. Citons encore l’un de ses witz préférés[7] :

Freud, dans une lettre à la princesse Bonaparte, le 13 août 1937, lui transcrit « la plus hardie et la plus réussie des réclames américaines : « Why life, if you can be buried for ten dollars ? (Pourquoi vivre si vous pouvez vous faire enterrer pour dix dollars ?) »

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Cliché diffusé par la mairie d’Uffholtz (Haut-Rhin).

Pour compléter cette sommaire présentation, je transcris les propos d’une personne ayant fait la connaissance de mon père dans ces années 1973-1976 : Candidate à l’Agrégation d’allemand en 1961, j’avais L’Archipelagus de Hölderlin[8] au programme. J’emprunte à la Bibliothèque Nationale Universitaire de Strasbourg par hasard le Hölderlin de Maxime Alexandre, que personne encore n’avait sorti et qui ne figurait dans aucune bibliographie. Le sujet porte sur Hölderlin ! Résultat : une note mirobolante (c’était rare) en dissertation allemande. Ce n’est que douze ans plus tard que j’eus la chance de rencontrer Maxime Alexandre, et de discuter de mysticisme rhénan à chacune de nos rencontres.

Voici un second témoignage : une autre étudiante a eu la joie, grâce à la fille de Maxime Alexandre, de le rencontrer dans un lieu strasbourgeois dont l’aura s’accordait particulièrement aux propos réfléchis du poète et à sa lumineuse chevelure. Les saveurs du Strissel[9] se doublèrent ainsi d’une musique intérieure et pourtant modulée avec doigté par l’auteur des Mémoires d’un surréaliste. Il nous laisse à présent le soin d’ouvrir encore d’autres champs par sa pensée européenne et son œuvre plasticienne.”

[1] René Schickele (1883-1940) : romancier, essayiste et poète alsacien de langue allemande.

[2] Alexandre Maxime, Journal 1951-1975, Librairie José Corti, Paris, 1976, page 85.

[3] Alexandre Maxime, op. cit., page 102.

[4] Alexandre Sylvia, L’Itinéraire spirituel de Maxime Alexandre (1899-1976), thèse de doctorat de 3e cycle en Sciences religieuses, Université de Strasbourg, 1985.

[5] Louis Aragon (1897-1982) : poète dadaïste, puis surréaliste, romancier et journaliste français.

[6] Max et Moritz en sept tours : livre illustré en vers de l’auteur allemand Wilhelm Busch (1865).

[7] Alexandre Maxime, op. cit., page 243. N.B. Witz est un emprunt allemand qui désigne une plaisanterie ou un mot d’esprit.

[8] Friedrich Hölderlin (1770-1843) compte parmi les poètes allemands classico-romantiques.

[9] Zum Strissel est la plus ancienne winstub de Strasbourg.

P1000197MH Une porte du Lieu d'Europe décorée de ruches et de gui.
Porte du Lieu d’Europe coiffée de gui et sculptée en ruche, cliché Théâme.

Strasbourg est devenu le lieu des livres – notamment par le passage de Gutenberg, mais aussi d’une vieille idée neuve nommée Europe, qui trouve ici le rivage non seulement pour jeter l’ancre, mais aussi pour projeter l’encre vers des projets à naître. Voici donc l’article de Martine Hiebel aux pages 30 et 31 du même almanach pour 2016.

Lieu d’EUROPE en devenir

“Après de nombreux projets successifs, la première phase de création du LIEU D’EUROPE fut officiellement inaugurée pendant le mois de l’Europe 2014 à Strasbourg.

Ce Lieu d’accueil se situe dans le quartier des institutions européennes, sur les rives de la Robertsau et au terminus de la ligne E du Tram. Son parc centenaire joue pour le bâtiment rénové le rôle d’un écrin arboré ; l’une de ses portes se trouve opportunément ciselée en ruche ; de plus, son pavillon d’entrée héberge à tour de rôle des créations contemporaines et ses grilles peuvent porter, à l’extérieur comme à l’intérieur, des expositions photographiques liées à l’histoire de la construction européenne, aux valeurs de l’Europe, donc à sa vocation.

Le LIEU D’EUROPE est d’ailleurs le point de départ d’un Parcours d’Europe qui le relie, par un balisage informatif et interactif, à tous les organismes fédérant l’Europe des 47 comme celle des 28, outre le Parlement européen : le Conseil de l’Europe, la Cour européenne des Droits de l’homme, la Pharmacopée européenne, le Modérateur européen, la chaîne franco-allemande ARTE, le Centre européen de la Jeunesse, sont autant de points brillants dans la constellation de l’Europe à Strasbourg et capables de mettre le LIEU D’EUROPE en réseau créatif, non seulement descriptif, mais effectif à travers la ville, de ses instances européennes à son ancrage rhénan : il est en puissance un havre de clarté, de dialogue et de réflexion.

Or la mission du LIEU D’EUROPE, voulue par Alexis Lehmann, rendue possible par le comité Pour un Lieu d’Europe à Strasbourg que dirige toujours Henri Mathian, et implantée dans ce quartier par décision de la municipalité strasbourgeoise à partir de 2009, est d’amener les citoyens européens à la conscience d’une union politique et de les intégrer à la dynamique d’une harmonisation toujours plus humaine : pour cela, l’exposition permanente rend transparentes par des textes, des images et des voix les phases successives ainsi que les interfaces faisant, depuis soixante-cinq ans, fonctionner les institutions pour les citoyens européens, mais trop souvent à leur insu, hors de leur portée, de leur vue et surtout de leur action responsable.

C’est donc un creuset de paix que ce LIEU D’EUROPE. Dans un espace focal et central se répondent les lignes de force qui sous-tendent Strasbourg ‒comme cité de la rencontre par son croisement de routes, ville de la solidarité depuis le Serment de Strasbourg, « cadran solaire » dans la quête de la vérité par sa cathédrale[1]– en même temps que les visages et les événements tissant l’Europe. Tout autour de ce pôle formateur s’ordonnent une Cafétéria et, à l’étage, le siège du CIIE[2] ainsi que la salle rendant hommage au grand Européen Daniel Riot[3] : des murs de verre aux inclusions stellaires ont non seulement permis l’extension du bel édifice existant, mais également ouvert l’horizon aux Larges-Vues que, depuis son apparition orientale et trois fois millénaire, implique en les fondant, indique en les sondant, une certaine EUR-OPE.

De fait, cette figure mythique assure à L’EUROPE non seulement le sens profond de son nom, mais aussi de précieux dons démocratiques : les irremplaçables outils de communication que sont les techniques nautiques et l’art alphabétique, diffusés par le peuple phénicien auquel appartint d’abord EUROPE, amènent sans aucun doute le LIEU D’EUROPE à vouloir évoluer pour se moduler, de manière que le destin de l’EUROPE sans cesse progresse dans le service de l’homme et dans l’écoute de la liberté… Nous rêvions certes d’un phare ou d’une Euronef ; mais, puisque l’entrée de ce Lieu d’Europe est accessible et de surcroît libre, ne perdez pas de temps : que votre visite honore ce site avant le chantier qui va sans doute en modifier sous peu le dessin, le cadre, voire les dimensions, lors de sa seconde phase de création, tandis que l’Europe en devenir nous tourne toujours autrement vers l’avenir ! Car le LIEU D’EUROPE est un bâtiment pour garder le cap par monts et par vents.”

[1] Définitions suggérées par A. Aumonier, ancien étudiant strasbourgeois, expert international.

[2] Centre d’Information sur les Institutions Européennes.

[3] Journaliste notamment aux Dernières Nouvelles d’Alsace, décédé en 2009, Daniel Riot a publié L’Europolitain avec Tomi Ungerer (1998) et L’Europe, cette emmerdeuse (2008).

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Miniature du “Liber ad Gebhardum”, dédié par Manegold de Lautenbach à Gebhard de Salzbourg : cliché Augustin Hiebel.

Théâme voudrait cependant compléter modestement ici, puisque c’est le moment d’évoquer la constante action libératrice opérée par le livre, deux articles de cette nouvelle livraison de l’Almanach Sainte-Odile : d’une part à propos de Marbach (Charles Putz, page 84), en rappelant que son premier abbé fut Manegold de Lautenbach, salué de son temps comme le “Maître des maîtres modernes”, sans doute en tant que déclencheur de la renaissance du XIIe siècle aussi bien en Francie qu’en Germanie à travers une œuvre capitale et, probablement pour cela, méconnue ; d’autre part à propos d’EurOpe (Hubert Meyer, page 68), en répétant que cette Orientale réfugiée de Phénicie (l’actuel rivage syro-libanais) élargit notre vue – symboliquement et réellement – depuis trois millénaires par l’importation des techniques nautiques et de l’art alphabétique. Si les pierres des temples tombent en ruines sur sa terre d’origine, l’antique Phénicie reste la mère de tous les alphabets (sémitiques, grec, latin, cyrillique), et le vrai sanctuaire de la liberté humaine demeure aussi sûr qu’immatériel : à l’intérieur de chaque homme, à l’intersection des peuples, c’est la sphère tissée par l’écriture, par la navigation de tant d’explorations, ouverte à l’aventure, à l’engagement qui jamais ne ment, sous la forme du volume translucide qui rallume – heureusement – l’entendement.

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Au Lieu d’Europe, Robert Schuman : “Celui qui ne sait pas s’attaquer à ce qui est mauvais sait mal défendre ce qui est beau.” Cliché Théâme.

Arthur Rimbaud recherchait “le lieu et la formule”. Or le livre est sans feu ni lieu, mais il est lui-même lieu de feu, moins fragile que mobile, en moteur accueillant autant qu’itinérant dans sa dynamique simple et synergique, sœur des voyages qu’un almanach traditionnel, grâce aux colporteurs, effectuait tous les ans à la surface de l’espace comme du temps. Les brocantes sont aussi l’occasion de voir les rayons de bibliothèques renaître de leurs cendres, s’embraser de nouveaux dialogues, circuler parmi des mains qui se sont ainsi rapprochées entre parasols et légers envols, quand les passants se récitent par cœur des poèmes entiers, que les collectionneurs emplissent leurs paniers de lignes qui crépitent, de pensées qui ressuscitent, de sourires qui palpitent, empressés à lancer des pas et des pages qui plus loin propagent de nouveaux mots contre les maux, et la flamme d’âme en âme… Ainsi livres et lieux, de voiliers en tempête et de marchés en fêtes, comme au souffle d’un Dieu qui délivre et fait vivre, entrent en connexion ou plutôt communion, sur nos humbles chaussées sans nul parapet, mais vouées à la paix, plus tannées que lassées – tellement l’esprit relie sans répit.

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Brocante de livres lors d’une fête de la Bière à Strasbourg, cliché Théâme.

 

 

 

 

One Reply to “Lieux du livre pour mieux vivre.”

  1. Ah ! THEAME, C’est d’abord un style, une tonalité et une âme qui touche nos âmes !
    Et , à chaque fois, dès les premières lignes, quel élan, quelle belle hauteur !

    “Il faudrait pour mieux vivre non pas vouloir vivre vieux, mais faire que vibre notre âme plus libre… On n’a jusqu’à présent mieux trouvé que le livre : grâce à lui, le temps même se délivre ! Qu’il s’agisse d’almanachs surannés ou de la poésie qui ne peut faner, la culture est couture de nos matins sur nos chemins et toujours en balade entre nos mains nomades, pour construire des lieux certes immatériels, mais bien hospitaliers par leurs fils essentiels.”

    MERCI !

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