Viol-de-l'Europe

Rassurez-vous, l’Europe ne nous vole rien ;  au contraire, les dons d’Europe sont infiniment lumineux, prometteurs et généreux : l’on peut trouver sur ce site un billet pour montrer que “d’Europe aimée l’Europe est née“.

Voici le début mis à jour de l’article complet publié par l’ARELAS en son temps – quand son auteur ne s’appelait pas encore Théâme :

“Entre la grande histoire et la petite, il y a place pour une bonne pratique de l’histoire, celle qui s’appuie sur le terrain comme le veut l’étymologie du terme, ou sur des documents attestés. Pour s’opposer à la thèse que Françoise GANGE a développée à travers Le Mythe d’Europe dans la grande histoire (La Renaissance du Livre, Tournai, 2004) et selon laquelle le légendaire enlèvement d’Europe aurait préludé à la régression des civilisations, donc à la décadence congénitale de l’Occident, il suffit de voyager dans l’espace, dans le temps, et de parcourir Les Phéniciens – L’antique royaume de la pourpre de Gerhard HERM (paru en France chez Fayard en 1976) ou encore L’Aventure des écritures – Naissances publié par la Bibliothèque Nationale de France en 1997. Ces deux ouvrages ouvrent même la page à l’histoire en train de s’écrire.

1818_1_16_cadre

Pour quiconque a voyagé dans les précédentes décennies en Syrie, au Liban, la lecture du livre de Françoise GANGE s’éclaire à la lumière qui émane obstinément du Proche-Orient. Certes, EUROPE “vient de plus loin”pour paraphraser l’une de ses petites-filles, la Phèdre immortalisée par Racine : des civilisations moyen-orientales surgirent en effet dès le IVe millénaire, avec l’invention des cylindres-sceaux, le système cunéiforme qui, sans doute marié aux pictogrammes égyptiens, donnerait le jour à l’alphabet, mais aussi des statues d’animaux devenant figures anthropoïdes ou montures de dieux, d’hommes et de femmes, toutes sculptures caractérisées par des regards aussi ronds que profonds, tranquillement écarquillés. Précisément, qu’un taureau mystérieux et radieux ait emporté vers l’Ouest cette princesse phénicienne, n’est-ce pas le signe de la domestication bovine et divine que réalisèrent les hommes et en l’occurrence les femmes, plutôt qu’une preuve de la décadence inscrite dans l’instauration du patriarcat, voire dans l’Occident ?”

Pourtant, des auteurs défendent encore cette position d’arrière-garde et l’hypothèse qu’Europe aurait été volée par des puissances jalouses …

Le Viol d’Europe ?

Tel est le titre de l’ouvrage publié par Robert Salais aux P. U. F. le mois dernier avec le sous-titre Enquête sur la disparition d’une idée. Après d’autres, il raconte à sa manière qui se veut actuelle et réaliste l’enlèvement violeur, violent, d’Europe, d’une construction qui finalement se ferait “malgré nous” (page 17), d’une “idée” qui se déchire et qui s’envole : il ne reste que des “lucioles” (page 23) quand “la fenêtre se referme” (page 150) et que “l’ordre patriarcal guerrier triomphe” (page 189). Fuyons donc “l’a-démocratie ou la gouvernance par les nombres” (page 345) et cessons d'”instrumentaliser la connaissance à des fins politiques” (page 350).

Justement : sachons que Tyr où disparut peut-être la jeune Europe en étrange équipage n’est pas “en Asie Mineure” (Turquie actuelle), comme le prétend par erreur la page 21, mais au Proche-Orient, sur la terre phénicienne devenue le Liban. Cela, comme le répète Théâme, change tout : dans la pulsion de ce rapt mythique (violence qu’on retrouve dans l’anglais rape désignant le viol consécutif au rapt) s’inscrit la réelle trajectoire des techniques civilisatrices. Car l’écriture alphabétique (dont le premier signe est l’aleph précisément taurin) et l’aventure nautique se sont élancées, au même moment que cette légende, du même rivage phénicien que la figure d’Europe – dont le nom signifie dans sa langue d’origine le Couchant, vers l’Occident, vers la Crète minoenne qui en naîtrait et vers la Grèce dont jailliraient l’histoire, puis la démocratie, tandis que soudain l’appellation d’EurOpe prenait un évident sens hellénique et prometteur : Large-Vue !

I-ME-Act2

 

Or voici en extraits le début (page 361) de la conclusion signée par Robert Salais et intitulée “La libération d’Europe ou le temps des lucioles” :

“Qu’en est-il d’Europe ? Zeus avait-il des intentions pures ou était-il le Taureau qui viole la Déesse des temps anciens et prend le pouvoir ? Apportait-il l’amour ou lui substituait-il la violence comme fondement des relations humaines ? […]

L’histoire du processus européen doit-il être lu comme le récit d’une fondation ou comme l’histoire d’une disparition, celle, précisément, de l’idée d’Europe ? […] Libérer l’Europe sera donc la tâche du futur. Voici venir le temps des lucioles.”

Gagnons le dernier paragraphe de cette “enquête” qui brusquement rouvre toutes grandes les perspectives à la page 394 : “La juste valeur des mots, sans laquelle aucun pacte n’est possible dont parlait Denis de Rougemont est décidément profondément enracinée dans les langues et les cultures européennes. En elles et d’elles, chaque mot a et tire sa valeur originelle et son sens premier, propres donc à chaque langue et chaque culture. Une fédération de peuples égaux, libres (une impérieuse évidence pour Czeslaw Milosz dans la situation qu’il vivait) et solidaires (c’est le propre d’une fédération), telle est l’idée d’Europe, le vrai projet européen, celui dont rêvait Milosz. Qui d’autres que les peuples peuvent tirer parti de cette diversité de sens, de ce patrimoine accumulé de savoirs, de cultures, de capacités pour faire l’Europe ? Ils en possèdent la clé et le savoir. Eux seuls en coopérant peuvent réussir dans le long terme à faire comprendre et partager entre les Européens cette pluralité de valeurs, de sens et de ressources et à s’appuyer dessus pour construire l’Europe.”

Encore faut-il réveiller, susciter, mettre en œuvre une volonté (inter)personnelle pour éviter le viol d’Europe qui est notre idée mère : pour protéger du vol notre seule valeur par un envol d’harmonie. Ce beau mot d’origine grecque désignant l’articulation synergique d’éléments d’abord étrangers les uns aux autres n’existe ni au mode optatif, ni au mode jussif, pourtant présents à la page 299 : “L’harmonisation chère aux autorités européennes devrait naviguer entre [les] contraintes” ! L’harmonie ne demande que notre énergie vigilante et concertée.

400123545

Notre sol…

Les mêmes notions d’amour et de liberté nourrissent l’ouvrage de Sylvie Goulard, également paru ces dernières semaines – chez Flammarion dans la bien nommée collection “Café Voltaire”. Il s’intitule “Europe : amour ou chambre à part ?”

Cette alternative se place sous deux autre patronages. Il s’agit d’abord d’étienne de La Boétie, dont le Discours de la servitude volontaire nous renvoie la lumière de la Renaissance : “Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres.” Il s’agit à la page 9 du Père de l’Europe : “La déclaration Schuman parlait d’une Europe organisée et vivante au service de la civilisation, pour assurer la paix.”

Or, si nous sommes – ou si nos aïeux ont été – le plus souvent enrôlés “malgré nous” dans les guerres, la paix ne peut se construire que PAR ET AVEC NOUS : refusons donc de “tolérer le dévoiement de l’Europe” (page 19). Choisissons nettement d’être “sauveurs ou naufrageurs” (page 23) d’une Europe encore “désincarnée” (page 46), exposée à “la menace d’insignifiance” (page 68) par “une insoutenable légèreté” (page 85, paraphrase du titre de Milan Kundera).

111005m_058

L’envol.

Dans les nouvelles secousses du Proche-Orient d’où nous vint la jeune Europe, saurons-nous diffuser la liberté solidaire à laquelle elle donna chair et vie par l’apport phénicien des prodigieux moyens de communication toujours en cours ?

Choisissons entre le vol indigne et le fructueux envol des signes, entre les pièges de la nuit et l’humble luciole qui luit. Ne laissons personne, pas même nous-mêmes, nous voler l’Europe – ne nous laissons pas aliéner, puisque en anglais We are the people, qu’en allemand Wir sind das Volk et qu’ensemble “nous formons le peuple” d’Europe.

Pour diffuser la question posée par une amie écrivain et professeur Anne Miguet, où donc s’est envolée la noblesse impliquée par le Prix Nobel de la Paix que viennent d’obtenir quelque 4OO millions de citoyens d’Europe ? Au-delà du vol dont Europe fit l’objet d’abord contre son plein gré, au-delà du sol où elle projeta pourtant ses racines de projets “dans le long terme” rappelé par Robert Salais et dans une plus “Large Vue” inscrite en notre nom depuis trois millénaires comme une vocation profonde, faisons donc advenir enfin l’envol d’Europe et l’essor du libre effort européen, non pas sur le mode incantatoire, mais dans les peines et les veines mêmes de notre histoire, mais dans une volonté de prospective qui soit concrète et constructive. La politique n’est-elle pas, au dire du pape François qui s’exprimait à ce sujet voilà quelques jours à Ste-Marthe, “une des plus hautes formes de charité” ?

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *