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Comme s’il reliait les deux ères, Ovide a connu les amères douleurs des réfugiés, expulsés et raillés, n’ayant pour patrie que la nostalgie sur les terribles terrils de l’absurde et du babil hostile, impénétrable, où ne tient nulle table… Sommes-nous des mineurs ou, pire, des termites, sapant tels d’immatures mineurs notre existence à l’instar des mites ?

Ille ego qui fuerim, tenerorum lusor amorum,

quem legis, ut noris, accipe posteritas.

Sulmo mihi patria est, gelidis uberrimus undis,

milia qui nouies distat ab Vrbe decem.

Quelle fut ma personnalité d’amuseur jouant avec les tendres amours,

dont vous êtes en train de lire les lignes, pour le savoir suivez-moi, chers lecteurs à venir.

Sulmone est ma patrie, rafraîchie par un foisonnement de courants,

à quatre-vingt-dix milles* de notre grande Ville. 

*A 160 km de Rome dans la province de L’Aquila, région exposée à une grave activité sismique, ces derniers jours encore.

(Ovide, Tristes, IV, 10 ; essai de traduction par Théâme.)

Insula_ovidiu
Île dite d’Ovide au large de Tomes (l’actuelle ville roumaine de Constanza sur la mer Noire) https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/5f/Insula_ovidiu.jpg/250px-Insula_ovidiu.jpg

 

Si quid habent igitur uatum praesagia ueri,

protinus ut moriar, non ero, terra, tuus.

Siue fauor tuli, siue hanc ego carmine famam,

iure tibi grates, candide lector, ago.

Si donc aux prémonitions des poètes inspirés s’attache quelque vérité,

dès le premier instant de ma mort tu ne m’auras pas, ô terre, à toi :

que la puissance de la faveur ou de la magie poétique m’ait offert cette réputation,

à bon droit vous revient, cher lecteur au grand cœur, la gratitude qui m’habite.

(Ovide, Livre IV des Tristes, fin de la dixième élégie dans une version également proposée par Théâme)

Tel fut sans doute le premier essai autobiographique de notre culture occidentale, rédigé en pentamètres dactyliques, c’est-à-dire au rythme boiteux qui sied à l’élégie. Mais, nous le savons, d’une époque et d’une langue à l’autre la traduction prête à bien des erreurs ou des approximations. Michel Butor qui vient de nous quitter le disait à sa façon :

Presque tout les termes de nos langues sont ambigus et c’est pourquoi la traduction littéraire est si difficile. Les ambiguïtés n’étant pas les mêmes d’une langue à l’autre, on ne traduit jamais qu’une partie d’un mot. Dans la vie courante nous sommes en général contraints d’utiliser un seul sens et d’éliminer les autres. Dans le titre l’écrivain rassemble les différents sens du mot, qu’il présente comme une énigme que la lecture va résoudre peu à peu, en général en justifiant l’ambiguïté du terme, en nous montrant que, ces sens que nous séparons dans la vie courante, en réalité leur réunion est justifiée. L’étude du titre nous permet ainsi de passer de l’autre coté d’une barrière, d’un horizon ou d’un décor. Le titre est une clef du livre et, grâce au livre, une clef du langage et de la société.

(Improvisations sur Michel Butor : L’Ecriture en transformation, 2014.

Comme c’est vrai de la polysémie animant ce titre final d’Ovide en français, alors que Tristia est un pluriel neutre suggérant une situation globalement sinistre !

Flyer Michel Butor pour site (1)
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Heureusement, grâce à sa palette d’arts variés et complémentaires, Michel Butor nous invite aussi à la traversée en miniature, ou plutôt en cocottes ou autres pliages enfantins, où se réfugie crânement le désespoir de l’écrivain.

Sauvetage en mer
pour Graziella Borghesi

Après des heures de ratures
sur les brouillons qui s’accumulent
dans le désordre du bureau

Avant de jeter tout cela
dans un moment de désespoir
au feu l’hiver panier l’été

il vient un souvenir d’enfance
que l’on essaie de préciser
comment pliait-on donc cela

d’abord c’est plutôt maladroit
mais peu à peu ça s’améliore
on retrouve les anciens gestes

Et sur le naufrage d’un texte
qui se métamorphose en nappe
avec des vagues d’écriture

des récifs d’embrouillaminis
une flotte se constitue
qui prend le départ pour le large

A la recherche des épaves
qui pourraient encore servir
cahin-cahan dans le roulis

Eldorado de souvenirs
imbroglio de tentatives
dans l’indigo des solitudes
(…) Sous l’écorce vive : Poésie au jour le jour 2008-2009 (p.126-127)

Ainsi tout sert un jour ou l’autre, réveillant la lueur ou le grain obstinément vif de l’épeautre, sans que rien jamais reste vain. Andrée CHEDID a merveilleusement orchestré le désir du salut et son déni dans une sobre narration intitulée L’Autre ; à la fin du roman, l’emmuré miraculé parle encore intérieurement  :

Le jour est ample. Des milliers de feux s’allument sous ma peau. Je n’appartiens à rien encore. A rien… Je suis. J’appartiens seulement à la vie. Seulement à la VIE. Rien qu’à elle! … C’est bon!… Où est mon corps ? Où commence-t-il ? Où finit-il ? Je voudrais sourire, je ne peux pas encore. Pourtant, tout sourit en dedans.

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Dans les ruines d’Amatrice le 24/08/16, http://s.tf1.fr/mmdia/i/45/8/seisme-en-italie-tout-un-quartier-detruit-a-amatrice-l-une-des-11568458gwzda.jpg?v=1

Apparemment stérile, dérisoire et fragile, tout exil est terril repu de décombres, asphyxié par l’ombre ; du gouffre jaillit de la vie l’épi comme si, foudroyés, les anciens arbres frémissaient, inscrits mieux que dans le marbre.

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La place des vieux fruitiers, couronnée de roses, de souvenirs et de solidages, cliché Théâme.

Les premiers rêves de pommes de terre vont se planter sur un autre horizon, grimpant au sommet des montagnes claires pour marcher sans nostalgie, sans un son, quittant l’ancien bassin potassique du bonheur entre sœurs pour des harmoniques atlantiques.

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Métamorphose d’un terril potassique en plaine d’Alsace, au pied des Vosges, http://mw2.google.com/mw-panoramio/photos/medium/92645155.jpg

De même que la prose d’Andrée Chedid dans L’Autre change la nuit et la mort en lied, de même de sa baguette la fée Espérance fait mieux, sans fin, qu’Orphée ! Ensemble il faut creuser le sol pour l’embraser de frais envols.

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Des chips Maisonshttp://www.lechorepublicain.fr/photoSRC/bqViVeldaWelbKxCPNWs_pusXXdNGltxXD4uu1iw_sR0IkLcazbGupnwlQUaVQo_pWI48f0HY_sxYvETMFwM2diAkJo-_/2636925.jpeg

Ainsi les ravages cèdent au rivage : sur le péril nage un pistil, et du noir naufrage naît le sauvetage. Il suffit parfois d’une humaine voix pour tirer de l’asphyxie et de la terre une vie.

 

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