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En son temps, certains d’entre nous ont aimé d’Ermanno Olmi L’Arbre aux sabots : film de 1978 intimiste, épuré, humaniste, et primé aussitôt.

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Devenu octogénaire, le cinéaste italien n’a pas remisé sa critique sociale et créatrice. Au contraire, avec le concours de l’essayiste, du professeur et du romancier qu’est Claudio Magris, avec l’exil intérieur du prêtre interprété par Michael Lonsdale, il va bien au-delà du documentaire par lequel il souhaitait finir sa carrière. Mais peut-être une poussée intérieure lui inspire-t-elle un art inclassable, comme le suggère le sous-titre mystérieux de ce Village de carton : Diabasis  évoque en grec classique un passage au delà…

Il Villaggio di Cartone Diretto da Ermanno Olmi

Or ici tout se passe entre fiction et reportage, entre le désespoir et l’action dans la grâce, entre émotion plastique et symbolique vibration, dans un presbytère où des images télévisuelles de naufrage reviennent en boucle, privées de pause comme de son ; tout se déroule dans le roulis des tempêtes, dans le huis-clos d’une église désacralisée, certes dévastée, mais aussi transfigurée en village par les cartons des panneaux paroissiaux, puis en crèche par le nouveau-né qu’elle accueille sans le savoir. Ermanno Olmi paraît puiser après Robert Bresson, dans une quête spirituelle et fraternelle, à la veine bernanosienne de l’indignation, de la beauté révélatrice, du témoignage ancré dans le sacré, scellé par le doute autant que par le sang : si les objets du culte ont été prélevés ou détournés, ce prêtre est quant à lui retourné comme un gant, selon une image familière à Georges Bernanos pour figurer la conversion, et retourne, allégé tout à coup par le secret qu’est la personne humaine, dans la patrie dont il attend malgré tout la tendresse.

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Le palais des sports de Bari (port des Pouilles sur l’Adriatique) hébergea la construction de cette église provisoire, dérisoire et précaire (par son étymologie, cet adjectif signifie “remis à la prière”), au baptistère salutaire, aux vivants vitraux, puis le tournage de ces mouvements de groupe ou d’âme. Le jeu des contrastes rythmiques, de la violence et de la contemplation, du silence et de l’accord, s’ouvre sur un horizon marin de désolation, mais aussi comme une porte à la lumière par-delà toute consolation : une église (en grec ekklesia) ne désigne-t-elle pas le lieu de ceux qui sont au dehors appelés ?

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Plus qu’un asile momentané, celle-ci devient un refuge dans les pires de nos déluges : même les salles françaises viennent de lui offrir l’hospitalité ! Au frêle voilier qui s’est échoué tout près, mais dont le mât continue de tendre la croix, cette nef répond par un appel strident – et pourtant chantant – à courir, ensemble et chacun, le risque révolutionnaire de la charité, à nous laisser travailler par les urgences, transformer par les présences : donc à percer l’écran de nos peurs, à desserrer l’absurde carcan de nos surdités, à dépasser même le couperet de l’alternative que signe Claudio Magris et qui se traduit à la fin sous nos yeux “Ou bien nous changeons le cours de l’histoire, ou c’est le monde qui nous changera”.

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