https://www.ebay.fr/itm/Cyrano-de-Bergerac-Edmond-ROSTAND-Bibliotheque-Verte-Piece-de-Theatre-/261885639647

Théâme n’était pas en dormance comme pourrait le faire croire cet hiver de pur cristal acéré, mais plutôt en souffrance, voire en pénitence : rongeant son frein sur une tâche titanesque, redoutant d’avoir eu LES YEUX plus gros que LE VENTRE en voulant relire, digérer, perfectionner, un grand bel ouvrage en cours d’achèvement : elle se réjouit d’autant plus de vous le présenter prochainement, dans l’effervescence de l’actualité qui ballotte, parmi des turbulences peut-être plus fortes que jamais, l’Europe, ses États membres et ses citoyens désorientés à la croisée des chemins. Que de commencements se dessinent en ce début d’année aux apparences faussement apocalyptiques, ou plutôt à travers ces conditions propices à des révélations dignes de ce terme !

Après avoir vu l’Edmond d’Alexis Michalik, Théâme aurait tant voulu pour vous évoquer précisément la genèse d’un chef-d’œuvre dont frémit toujours le panache tour à tour éclatant et menacé, Cyrano de Bergerac ! Car elle lui doit, par le truchement d’un petit écran noir et blanc familial aperçu entre deux portes, par le jeu bouleversant de Daniel Sorano, la motrice émotion du théâtre : tout à coup, l’enfance laissait place à l’immense des sentiments, de la poésie, des YEUX de l’âme encore plus vastes que la flamme de l’appétit juvénile.

Daniel Sorano and Jean Topart on the shooting of “”Cyrano de Bergerac”” (Photo by Jean Claude PierdetINA via Getty Images)
https://www.gettyimages.fr/detail/photo-d’actualit%C3%A9/daniel-sorano-and-jean-topart-on-the-shooting-of-photo-dactualit%C3%A9/478478774

Que les YEUX comptent plus que le VENTRE, Cyrano le proclame certes avec brio :

Non, merci ! Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?…

Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais… chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre…

Il nous faut cependant quitter la magie du siècle de Cyrano de Bergerac revisité pour passer à des sujets plus pressants, à de nouvelles publications ou des rééditions fondamentales, capables aussi de réveiller la clairvoyante bravoure sous les égoïsmes dévorateurs.

Edition “L’Artilleur”.

L’ouvrage de Jean-Louis Vullierme Le Nazisme dans la civilisation – miroir de l’Occident compte parmi elles, concluant ses magistrales synthèses historiques ainsi :

Nous devons avoir la force de nous saisir des pauvres armes de pierre qui nous restent, qui sont intellectuelles et morales, pour qu’elles fassent lentement leur œuvre, car, dit Montesquieu, “la politique est une lime sourde qui use et qui parvient lentement à sa fin”.

Dans une tout autre veine encore, Éric-Emmanuel Schmitt le mois dernier ajouta une nouvelle étape à son “Cycle de l’invisible”, Félix et la source invisible : entre désespoir et humour, entre son  père nommé Le Saint-Esprit et sa maman dont la joie semble morte, Félix apprend la définition de la liberté qui “ne constitue pas un but, mais un moyen, le moyen d’être soi-même”. Alors, une nuit de Noël, à la mère et l’enfant le monde et Paris paraissent dans leur vérité, comme flottant au-dessus de la source enfouie, mais frémissante, de la Bièvre : “L’Afrique, c’est l’imagination sur Terre. L’Europe, c’est la raison sur Terre. Tu ne connaîtras le bonheur qu’en important les qualités de l’une dans l’autre”.

Albin Michel.

Cette lime qu’il faut passer sans se lasser, cette source qu’il faut chercher sans déserter, Olivier Roy les laisse travailler l’une et l’autre dans le volume qu’il a publié ces jours-ci : L’Europe est-elle chrétienne ? Son introduction ne s’étonne pas que ceux des pères fondateurs de l’Europe qui furent de grands chrétiens aient retenu que “la lettre tue l’esprit” et refusé de “graver dans le marbre” l’identité chrétienne de l’Europe. Tout naturellement et rationnellement, la conclusion de son parcours historique et de son enquête sur le rapport actuel des religions en Europe est sans appel… un appel : “L’Europe est le seul corps où l’on puisse encore insuffler un esprit”.

Mais comment faire vivre ce corps, lui redonner le supplément de souffle sans lequel il risque d’étouffer, d’exploser, de fermer définitivement ses YEUX ? L’ouvrage de la théologienne d’origine irakienne Ataa Denkha sera diffusé à partir du 24 janvier : indirectement, il proclame cette vérité comme une nécessité plus vitale encore.

“Parole et Silence”.

En citant les témoignages de Mgr Rahho, l’archevêque de Mossoul assassiné par Daech en 2008, et de son entourage, Ataa Denkha nous le rappelle patiemment : “Il nous faut percevoir ce qui a du sens et de la valeur, ce qui libère l’homme ou l’emprisonne, ce qui rend les choses cohérentes ou absurdes”.

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Cette quête de sens, cette aspiration à la cohérence, traversent nos existences comme nos sociétés, tels des axes qui pourraient sous-tendre notre vocation et nos destins. Si l’historien latin Tite-Live inspira La Fontaine pour “Les Membres et l’Estomac”, lui-même fut porté par un épisode datant des premiers temps de la République romaine et que Claudia Moatti vient de citer dans Le Monde. L’apologue qu’il met dans la bouche de Ménénius Agrippa, qui débloquera la consomption et le marasme où Rome est tombée  par suite de la grève de la plèbe entrée en sédition et sécession, est à lui seul, par le miraculeux agencement d’un discours indirect dont l’action devient d’autant plus directe, une démonstration de la puissance que détiennent l’ordre rationnel sur le visible chaos, et l’invisible harmonie sur la faim irrésistible :

On décida donc d’envoyer comme négociateur à la plèbe Ménénius Agrippa, doué pour la parole et, parce qu’il en était issu, cher à la plèbe. Introduit dans le retranchement, celui-ci, dit-on, employa le fameux style archaïque et peu raffiné pour ne faire que raconter ceci : au temps où tout ne faisait pas un dans l’organisme humain comme maintenant, mais où chaque membre disposait de sa propre décision et de son langage particulier, l’ensemble des organes, aurait-il raconté, s’indigna de ce que, grâce à leur propre soin, leur labeur à eux, leur propre service, tout était amassé au profit du ventre et qu’en revanche le ventre, installé bien tranquillement au milieu, ne faisait que jouir des plaisirs offerts ; et eux de conspirer par la suite pour que les mains ne portent plus de nourriture à la bouche, que la bouche n’accepte pas la nourriture offerte et que les dents ne la consument aucunement. Au bout de cette colère, à force de vouloir réduire le ventre par la faim, poursuivit Ménénius, ensemble les membres eux-mêmes et tout le corps en vinrent à un état de langueur extrême. Ainsi, conclut-il, il apparut clairement que le service rendu par le ventre n’était pas non plus de tout repos, et qu’il ne recevait pas davantage de nourriture qu’il n’en dispensait en renvoyant dans tous les organes la substance même dont nous tirons vie et vigueur, également répartie dans les veines une fois parvenue à sa perfection par la consommation des aliments : le sang. En montrant par cette comparaison quelle analogie liait la guerre civile du corps et la colère de la plèbe envers les patriciens, Ménénius Agrippa finit, dit-on, par fléchir les esprits humains. (Histoire romaine, II, 32 : traduction proposée par Théâme.)

Ainsi fut créé le corps des tribuns de la plèbe : le pouvoir n’était plus aux YEUX de l’énorme petit peuple épuisé le VENTRE d’un exploiteur monstrueux, mais l’organe même de son propre métabolisme, l’estomac transformateur métamorphosant toutes les parties formant la chose-commune de la ré-publique en un tout fonctionnel qui travaille, en un organisme opérateur ! Ainsi paraît en pleine lumière la primauté de la parole sensée sur la passion qui désagrège, de l’organisation qui coordonne sur les intérêts sans intérêt, de l’équipe intègre sur l’inertie qui désintègre, des YEUX dignes d’Europe aux Larges-Vues sur la zizanie gloutonne et suicidaire.

Outils et plan laissés en plan par le peuple désoeuvré : signé Gustave Doré pour illustrer “Les Membres et l’Estomac”.

 

 

One Reply to “Le ventre et les yeux.”

  1. On dirait, chère Théâme, que la dormance a profité tant aux yeux de plus en plus largement ouverts et voyants – voire pré-voyants -, qu’au ventre qui sut assimiler et tirer substantifique moelle de tant de fragments ici en gerbe liés. Ainsi Cyrano est un nez pouvant servir de perchoir à oiseau et non un ventre de crapaud. Et quelle échelle pour le fragile auteur, cet Edmond qui tant douta de lui-même ! Bonheur de cette poésie, bonheur de tous les acteurs qui incarnèrent ce de Bergerac. Jamais particule ne fut plus populaire. Quel bien commun un tel répertoire et comment aujourd’hui en trouver d”autres ? Un nez, un gilet, quand l’accessoire devient symbole, tout vole en éclats. Telle serait l’une des sources pour une Europe qu’irriguerait à nouveau un réservoir commun de symboles et de poésie. Rempart fragile et pourtant de haute résistance contre les totalitarismes.
    Mais les eaux peuvent aussi se mêler et l’âme africaine épouser l’harmonieuse raison. Une source invisible relie ces deux courants, Félix va le découvrir, Félix l’heureux enfant de la confluence des mondes, Félix l’enfant d’Eric-Emmanuel, et du “Saint-Esprit” et de sa mère Afrique.
    C’est du pays des rois-mages, de l’Asie-en-Iraq et de Paulos Faraj Rahho que nous viendra le témoignage de ce que jadis, si je m’en souviens bien, la France, fille aînée de l’Eglise, savait ou croyait savoir. Elle qui connut le culte de Marie et de son fils Jésus : voie, vie et vérité. Se souvenir de ses sources au moment de la crise est utile. L’apologue romain donne sa main à La Fontaine et à nous si nous la saisissons. Mais, dit Camus, faites attention : quand une démocratie est malade, le fascisme vient à son chevet, mais ce n’est pas pour demander de ses nouvelles.

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