Dans l’article précédent s’annonçait un ouvrage qui mettra bientôt à l’honneur les portes du monastère béninois et bénédictin de Toffo : le souffle de la Bonne Nouvelle passe ainsi, deux mille ans après, par les mains du sculpteur africain, par les veines lumineuses du bois, pour se réfléchir et se rafraîchir, pour rayonner et façonner toujours plus loin, plus longuement, comme si un souffle céleste savait de proche en proche inspirer, guider, remplir enfin les mains terrestres.

Par quel courant théologique expliquer l’humble figure sous laquelle apparaît dans le grès le Christ du Jugement dernier ? Apparemment, nulle autre cause que le chantier d’une cathédrale passant laborieusement du roman au gothique au début du XIIIe siècle, pas même l’influence des statues-colonnes chartraines apparues au siècle précédent.

Car, à la crête du pilier des Anges, au-dessus de leurs trompettes à peine muettes, à la naissance de la première voûte gothique de cet édifice strasbourgeois, peut-être sous les indications du commanditaire soit épiscopal, soit laïque, ou de son maître d’œuvre, le renflement qui gonfle d’une vie parfaite une frêle colonnette du croisillon méridional semble se recroqueviller de miséricorde ou plutôt de tendresse pour bénir des deux mains, embrassant du même geste les âmes qui sortent de la mort et les visiteurs qui sortent de la nef.

La même époque voit émerger, au portail nord de la cathédrale de Chartres, le Christ prêtant ses traits au Créateur, lui qui recrée Adam, puis tous ses descendants, sous ses doigts de salut.

En Sicile, c’est toujours cette attention aimante, responsable, infinie, qui se reconnaît dans les yeux et les mains du Pantocrator ornant le chœur de la cathédrale de Cefalù, sans doute pour greffer sur le message évangélique les techniques perfectionnées par l’islam. Alors que nous remontons le temps marche (priante) à marche (plastique), nous revient sous le porche de Lautenbach l’écho des porchers familiers à l’Alsacien Manegold : à la fin du XIe siècle, ses écrits virulents voulaient délivrer ses frères et seigneurs de la bestialité diabolique toujours à l’œuvre même sans que la querelle des Investitures fasse rage autour de nous. Quelques décennies plus tard, ses frères et successeurs qui avaient relevé la collégiale brûlée en représailles par les troupes impériales ornèrent sa grandiose entrée de figures qu’on croirait inspirées précisément par les imprécations du Livre à Gebhard signé Manegold, celui-là même qui avait déchaîné sur les chanoines de saint Augustin foudres et violences de l’empereur Henri IV.

astragale

Mais les yeux fermés par la “bêtatitude” peuvent s’ouvrir et tendre nos mains dès ici-bas vers le jardin des béatitudes, vers la brise de la liberté.

Ainsi le souffle passe léger de la main à l’œil, voire à l’oreille, pour que l’homme à l’essentiel s’éveille.

Dans sa grotte en plein désert du Sinaï, sur les flancs de l’Horeb, Elie attendait Dieu dans le tumulte et le fracas ;  mais il ne perçut sa venue que dans “un bruit de fin silence” (1 R 19, 12, traduction Bayard), comme le suggère en musique l’oratorio de Mendelssohn. Car la divine haleine de l’Esprit nous apprête aux combats de la paix sans gifler ni siffler : dès lors, la main de son souffle configure à la respiration d’altitude les poumons humains jusqu’à la gorge, mieux qu’un soufflet de forge.

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