orchestre-rd

On peut définir le sens des ensembles comme le talent de la composition artistique ou, plus généralement, de l’esprit synthétique. La reproduction du tableau de Raoul Dufy “Le grand orchestre” de 1936 (www.eternnyt.com) en donne une image, proche de la danse impliquée par la racine grecque d’orchestre. Or, dans la revue Esprit qu’il avait fondée en 1932, dans l’article intitulé Suite française aux maladies infantiles des révolutions, Emmanuel Mounier écrivait en décembre 1944 : “La plus grande vertu politique est de ne pas perdre le sens des ensembles”.

Précisément, le courant personnaliste lancé par Emmanuel Mounier s’intéresse à la mystérieuse et précieuse unité de la personne, de cet être portant par sa liberté d’expression sa propre résonance – d’ailleurs à travers un timbre de voix dont on sait qu’il ne s’altère jamais au fil de l’existence, mais restant dissimulé même à soi par un masque dont le nom latin est… persona.

Le film qu’Ingmar Bergman réalisa sous ce titre en 1966 est là pour le confirmer : endosser un rôle, fût-ce le mythique destin d’Electre, n’est jamais anodin ni sans incidence sur une personnalité même forte. Le terme d’hypocrite ne dérive-t-il pas de l’acteur antique cherchant sous le masque l’enchaînement des réponses et des répliques fictives ? Cet aspect ambivalent se reflète peut-être dans la négation “personne … ne”, plus courante que “nul”.

Tout autre est la personne lorsqu’elle désigne, au lieu de l’in-dividu que son étymologie latine assimile à l’a-tome grec indistinct et interchangeable, l’être profond en quête d’une unité à venir, à mûrir et pourtant unique, donc authentique autant qu’évolutive, et digne d’être toujours persona… grata. Car c’est elle qui crée, par la puissance de son âme et de sa conscience unies dans une interaction féconde. A ce titre, le sens des ensembles est sans doute plus efficace chez un artiste, comme Paul Claudel l’affirmait en 1926 dès la parution du roman de Georges Bernanos Sous le soleil de Satan, en lui écrivant depuis l’ambassade de France à Tokyo : “J’y trouve cette qualité royale, la force, cette domination magistrale des événements et des figures, et ce don spécial du romancier qui est ce que j’appellerai le don des ensembles indéchirables et des masses en mouvement”. C’est nous qui soulignons un des termes employés par l’auteur du futur Soulier de satin, qui se révéla comme le drame polymorphe, multicolore et polyphonique, de l’Europe s’ouvrant au début du XVIIe siècle – sous le souffle de la poésie claudélienne, c’est-à-dire du verbe en action – à un monde nouveau, spatial autant que spirituel.

Qu’il s’agisse de Claudel, de Bernanos ou de Mounier, leur plume n’a cessé de donner des ailes à leur réflexion ainsi qu’à leur influence ou leur résistance en tant que citoyens. Par le radical grec de cet adjectif, toute affaire politique est justement celle des citoyens, habitant une même cité concrète et surtout la construisant sur des valeurs ou, pour citer encore Emmanuel Mounier, des “vertus” partagées. Socrate et Platon le savaient : comme en un système fractal, la cohérence de chaque personne va de pair avec la cohésion du corps politique, édifié par le vrai comme par le beau sur le bien commun. Ce triskèle grec, ou figure courant sur trois jambes, permet d’articuler chaque élément à l’ensemble dans le jeu musical des réponses et projets, donc des responsabilités produites par la liberté démocratique, forcément solidaire. Un ensemble de cette importance doit en conséquence être protégé de toute tentation globalisante ou totalitaire, collectiviste ou fasciste : car la politique est “le soin de l’âme” personnelle, c’est-à-dire la culture de l’harmonie essentielle, en même temps forgée et goûtée au coeur de nos diversités, telle que la suggérait, voilà presque 2500 ans, Socrate à travers l’oeuvre de Platon. La politique ne peut donc “perdre le sens des ensembles”, puisqu’elle en vit intégralement, par le passé comme pour bâtir la justice à venir et l’Europe à unir, justement grâce à sa Vaste Vue sûre et large, sur des ensembles à coordonner, animer, libérer ensemble, bref : aimer.

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